Le texte de la belle chronique d’Elyane Dezon-Jones du 2 mai 2026 sur la radio Fréquence protestante (relances du pasteur Robert Philippoussi)
RP Elyane Dezon-Jones va nous présenter un livre qui vient juste de sortir : Le Parfum des années d’Evelyne Bloch Dano. Joli titre…
EDJ Bonjour à tous et à toutes. Joli titre, en effet, de ce livre qui s’inscrit dans la collection « Ma nuit au musée », publié aux éditions Stock. Il est écrit par une biographe, essayiste, et romancière qui a choisi de passer la nuit du 10 au 11 mars 2025 à Cabourg, dans la Villa du temps retrouvé.
RP Pourquoi ce lieu ?
EDJ Evelyne Bloch Dano nous explique, je la cite, que « sa caractéristique réside dans l’absence d’un fonds muséal permanent. Les œuvres sont prêtées par d’autres musées ou proviennent de collections privées. Chaque année la totalité de l’accrochage change. Les tableaux que je vais découvrir ne seront pas les mêmes que ceux de l’année précédente. Et quand mon livre paraitra ils auront été remplacés par d’autres ».
RP On pourrait parler d’un musée éphémère ?
L’éphémère est précisément ce qui a attiré Evelyne Bloch Dano, elle cite d’ailleurs Éphémère Destinée de Freud comme guide – tout autant que le thème de l’exposition de 2025 à la Villa qui fait une grande place aux femmes peintres et peintes de la Belle Époque. Elle fait remarquer que « la villa du temps retrouvé n’est pas un musée PROUST mais une maison musée avec Proust qui en serait le fil conducteur »
Et c’est bien l’ombre de l’auteur d’A la recherche du temps perdu qui plane toute la nuit sur les déambulations de l’autrice dans l’espace et dans le temps. Elle nous le rappelle : c’est au Grand Hôtel, tout proche, qu’il a écrit Du côté de chez Swann, premier volume de la Recherche. Et Cabourg est le modèle principal de la ville balnéaire fictive de Balbec où se déroule l’intrigue d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs, dans le volume suivant.
Mais, clin d’œil à la maison de Tante Léonie du texte proustien – musée Marcel Proust à Illiers-Combray- le Parfum des années commence par un souvenir d’enfance, alors que ne pouvant dormir, la petite Evelyne se déguisait la nuit en princesse. En dix-huit chapitres, elle nous fait glisser à sa suite dans un temps suspendu à la découverte d’un domaine nocturne enchanté, mystérieux et parfumé.
RP D’où le titre…
EDJ A la fois du livre et du chapitre 6 dans lequel est évoqué le parfum subtil créée par Francis Kurkdjian, diffusé dans la petite pièce qui sert de jardin d’hiver de la Villa. Ce qu’Evelyne Bloch Dano appelle son « libertinage olfactif » comprend une liste incantatoire des noms de parfums d’autrefois, la Fougère Royale de Houbigant ou l’Ideal que Madame Proust mettait sans doute en sachet dans ses armoires, le Jicky de Guerlain ‘premier parfum moderne’ jusqu’au Vent vert de Balmain dont certaines auditrices conservent peut-être encore la mémoire ou un flacon. « Le simple énoncé de leur nom éveille leur odeur et fait lever des bouffées de souvenir » écrit-elle. Et c’est effectivement ce qui se passe en lisant ce tourbillon de senteurs.
RP Vous avez été également sensible à la qualité visuelle de la jaquette de couverture…
EDJ Oui, il s’agit d’un portrait de Sarah Bernhardt – sujet du chapitre 13 – par sa compagne Louise Abbema – peintre un peu oubliée de nos jours et qui pourtant avait son propre atelier et fit partie de la délégation des femmes artistes invitées à l’ exposition universelle de Chicago en 1893- ainsi d’ ailleurs que Madeleine Lemaire à qui sera consacré le chapitre 16 plaisamment intitulé La Madeleine de Proust avec un M majuscule. Evelyne Bloch-Dano relie sa description du portrait de Sarah Bernhardt à une anecdote familiale. « Ne fais pas ta Sarah Bernhardt » lui disait sa mère quand sa sœur et elles mettaient je cite « trop de drame dans leurs jérémiades » L’enchevêtrement des strates temporelles est une des réussites de ce livre qui mêle souvenirs personnels et références aux évènements actuels en dialogue avec les expériences d’une nuit solitaire dans un musée.
RP Cette visite nocturne suit elle un ordre chronologique et spatial particulier ?
EDJ Le deuxième chapitre, au Grand Hôtel, en raconte les préparatifs par exemple la rencontre avec le photographe Khanh Renaud, et l’autrice s’aperçoit ensuite qu’elle ne cesse de reculer le moment d’aborder le récit de sa nuit. Mais elle s’y lance après avoir « décidé de suivre l’ordre des salles comme pour une visite classique ». A la Villa du temps retrouvé on peut s’asseoir où on le souhaite et Evelyne Bloch Dano profitera de cette exceptionnelle opportunité. Les pointes d’humour se succèdent sur l’inconfort du lit de camp installé pour l’occasion, conçu non point pour dormir mais pour empêcher de dormir l’éphémère locataire.
Le récit des heures qui coulent commence avec l’antichambre où sont projetés sur les murs des reproductions numériques de tableaux de photographies et de films. C’est une plongée dans un autre univers : celui de l’art. Elle se terminera à l’aube du lendemain, dehors, où il fait gris et frais et que s’installe déjà une forme de nostalgie. Il nous reste avec ce livre la trace indélébile de portraits de femmes rassemblées le temps d’une exposition que nous ne pourrons plus jamais voir qu’ainsi. Ainsi c’est-à-dire à la lumière d’un éclairage féministe pleinement justifié puisque première phrase du chapitre 9 intitulé « La Belle Époque du féminisme : « Les années de 1880 à 1914 marquent l’une des plus formidables poussées féministes de notre histoire ». A côté du sérieux, le rire en regardant le court métrage d’Alice Guy tourné en 1906, intitulé Les Résultats du féminisme « portait ironique du genre assigné à chaque sexe. »
RP Evelyne Bloch-Dano a écrit plusieurs biographies de femmes Flora Tristan, Madame Zola, Madame Proust, George Sand …
EDJ Dans Le Parfum des années elle nous confie en effet son penchant pour l’approche biographique des œuvres d’art – pour Sainte-Beuve contre Marcel Proust – et je fais là une parenthèse pour mentionner d’ où il vient car elle nous révèle : « mon père m’ avait un jour apporté un gros volume réunissant d’anciens numéros de Line le journal des chics filles. Je devais avoir une dizaine d’années. Ce sont mes premières biographies de bandes dessinées qui racontaient l’histoire de femmes remarquables. »
Mais Evelyne Bloch Dano ne fait pas, dans l’obscurité et le silence d’une nuit, le simple catalogue des vies de Rosa Bonheur, de Sarah Bernhardt, de Louise Abbema ou de Madeleine Lemaire. Non, elle nous entraine dans un cheminement ébloui vers leurs œuvres et les échos qu’elles éveillent en elle et en nous.
Elle tombe en arrêt devant Intimité, un tableau de Louise Catherine Breslau qui date de 1885. « Il me semble, écrit-elle, que durant toute la soirée cette œuvre m’attendait, que mon but ultime était de la rejoindre. » Et elle nous donne envie d’entrer avec elle dans les ambiguïtés d’une scène d’intérieur assez austère une mère et sa fille assises, se faisant face, pour en pénétrer l’attraction singulière dont elle nous donnera plus tard les clés.
RP Devant quel tableau vous, auditeurs et auditrices, vous seriez vous arrêtés ? vous arrêterez vous en lisant les descriptions ludiques ou savantes qui émaillent ce Parfum des années ? Et vous, Elyane?
EDJ Pour ma part, ce serait devant les aquarelles de Madeleine Lemaire, qui illustra le premier ouvrage de Marcel Proust Les Plaisirs et les jours en 1896, si bien peintes par celle qu’on appelait « l’impératrice des roses » et si bien décrites par Evelyne Bloch Dano qu’on peut en sentir, avec un peu d’imagination olfactive, le parfum irriguer toutes les pages de son livre.
- Auteur: Elyane Dezon-Jones