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Choses légères par temps lourd

Dimanche 15 mars

Semaine 1

Aujourd’hui, je tente de tenir ce journal de bord  destiné à mes amis et à vous tous qui venez  sur mon site. Je sais qu’il y aura des centaines de documents semblables mais chacun témoignera d’une expérience différente sous l’emprise d’une même réalité. Ce Journal n’a aucune vocation à être publié. C’est juste une façon de rester en lien avec vous, sans passer par les réseaux sociaux.  Mais bien sûr, le reste du temps, j’appelle mes proches, mes amis, j’envoie des mails et des messages comme nous le faisons tous ; Imaginons la même situation il y a une trentaine d’années.  L’internet était encore réservé à quelques techniciens ou ingénieurs.  Nous serions encore plus isolés. Malgré cette période grave, je voudrais que ces lignes restent légères, qu’elles reflètent la vie quotidienne  avec  ses moments tristes, et ses moments drôles ou frivoles. Elles sont sans prétention ni ambition littéraire.

Il y a quinze jours je rentrai de Floride où j’étais allée faire une conférence sur les jardins de Colette  (Thousand and one gardens). L’heure était encore à l’insouciance quand j’étais partie de Paris la semaine précédente, le 23 février, un peu moins au moment du retour.

Les plages de sable blanc s’étendent à perte de vue, et celle de Siesta Key est particulièrement belle. Il faisait beau et frais, des dizaines de personnes marchaient comme nous le long de la mer. Je suis allée dans un supermarché

pour acheter des lingettes désinfectantes et du gel hydroalcoolique pour le voyage de retour, les bacs débordaient de bouteilles. J’en ai acheté une petite que j’ai glissée dans mon sac, « à tout hasard ». Néanmoins, un restaurant de Sarasota avait déjà posé des flacons sur chaque table, cela nous a fait rire comme un geste  commercial dans cette ville balnéaire et culturelle,  au bord du Golfe du Mexique  où se retrouvent des centaines de retraités. En deux semaines, tout a changé. Je me suis passionnée pour les Primaires démocrates – les meetings sont arrêtés. Les Européens sont interdits d’accès. Trump qui plaisantait s’est fait tester. Il est négatif. Cet adjectif le définit assez bien. Dire que quelque temps plus tôt, il accusait les Démocrates de faire courir un hoax, une fausse rumeur fabriquée.

Depuis ce soir minuit,  en France, les magasins « indispensables », les bars, les restaurants sont fermés. Nous sommes confinés chez nous sans que ce soit véritablement obligatoire. Faudra-t-il l’imposer et, comme en Italie, montrer un laisser-passer si l’on enfreint l’interdiction ? Un peu étonnée de voir la fleuriste de ma petite ville ouverte ce matin, et la boutique pleine. Pour l’instant, trop de Français ne respectent pas les consignes, Gilets Jaunes samedi à Paris, jeunes gens dans les discothèques, habitués des bars. Mais quand on est jeune, on se croit éternel…et l’on ne songe pas forcément aux autres. Hier à la gare où je suis allée raccompagner ma soeur, des fillettes de 12 ou 13 ans s’embrassaient pour se dire au revoir. Pourtant, ce matin, les seules personnes portant un masque de protection sont des adolescentes. Il faut admettre que de telles situations  donnent naissance à des contradictions.

Ce sont les élections municipales, et je suis allée voter à 13h. Il fait un temps printanier, cela serre le coeur et rend léger à la fois.

Le plus difficile pour moi est de m’abstenir de voir mes enfants, jeunes adultes, et mes petits-enfants. Mon dernier petit-fils a deux ans. Ne pas pouvoir l’embrasser, le serrer dans mes bras, quelle frustration! NI même le voir. Je lui avais acheté un livre que je comptais lui donner et lui lire cette semaine : Dormir de Catherine Dolto car ce petit coquin, depuis quelques mois, réveille ses parents la nuit. Je vais l’envoyer par la Poste.  L’une de mes filles, sa Maman,  est enceinte, elle attend un autre bébé pour fin avril. La pandémie ne sera sans doute pas finie. J’essaye de m’habituer à l’idée que, si tel est le cas,  je n’irai  pas à la maternité. Il y aura des photos, des vidéos. Mais rien ne remplace les baisers et les calins. C’est comme ça. Il faut l’admettre. Mon fils devait passer un concours administratif demain : il a été annulé ce matin. Mon autre fille est infirmière dans un centre d’addictologie. Je suis inquiète pour elle.

Le confinement ne change rien en revanche à ma vie d’écrivain. Certes les conférences et les salons sont supprimés. Mais je finis d’écrire mon prochain livre et depuis deux mois, je vis à peu près cloitrée au milieu de mes papiers, en tête à tête avec mon ordinateur.

J’ai la chance d’avoir une maison et un jardin. Il est en fleurs. Des primevères, des jacinthes, des crocus, des pervenches, du myosotis.

Le camélia blanc a un bouton. Je vais donc repartir en imagination dans la Vienne de 1900 où je vis avec mes personnages, dont Gustav Mahler et son amie et confidente, Natalie Bauer-Lechner. Ils m’appellent. Je vais les rejoindre.

                                                            Lundi 16 mars 2020

Soirée électorale insolite hier. Le virus l’emportait largement sur l’intérêt pour les résultats qui passaient sur France 2 en tout petits caractères sous l’image du plateau où les invités discutaient de l’épidémie. D’ordinaire, j’adore les soirées électorales. je me passionne même pour les résultats dans une ville dont je n’ai jamais entendu parler, gagnée par un candidat totalement inconnu. Mais cette fois-ci, la seule question intéressante semblait être : que va-t-il se passer ? Y aura-t-il un second tour ? Tous ces inconscients qui se pressaient dans les jardins publics et les quais de Seine ont obligé à fermer les parcs de la Ville de Paris. Aujourd’hui, beaucoup fuient la capitale pour se réfugier à la campagne. On voit des files de voitures sur les autoroutes comme pour un départ en vacances.  Bon voyage !

Ma petite résidence d’Ile de France a vu s’installer ces dernières années une nouvelle génération de propriétaires. Aux ingénieurs ont succédé les cadres commerciaux, ayant souvent vécu pour différentes raisons à l’étranger. Ils ont une perception différente du vivre ensemble, de la convivialité. Les réunions de la copropriété  sont joyeuses – même s’il a toujours régné auparavant une bonne ambiance entre nous. L’an dernier, nous avons créé un groupe sur WhatsApp pour les vacances, afin de savoir qui partait et quand. Hier soir, nos voisins ont proposé leurs services en cas de confinement. Ils ont été suivi par tous ceux d’entre nous qui participent aux discussions. Je trouve cela rassurant, sympathique et qui sait ? peut-être  utile. Mais certains voisins plus âgés n’en ont ni l’habitude ni l’envie peut-être. Et cela risque d’être eux qui en auront le plus besoin.

J’ai passé une partie de la journée à rédiger les notes prises en traduisant avec ma soeur quatre lettres de Natalie Bauer-Lechner à Gustav Mahler, en 1900. Quelques années plus tôt, lui aussi avait été confronté à la menace d’une épidémie, celle du choléra qui avait sévi à Hambourg où il dirigeait l’orchestre de l’Opéra. Le directeur, Arthur Nikisch, avait fermé l’établissement, et Gustav Mahler était retourné à Berchtesgaden où il avait passé ses vacances avec sa soeur Justine. Il avait proposé à Natalie de les rejoindre. Elle ne se l’était pas fait dire deux fois ! Le reste vous le lirez dans mon livre quand il sera paru. En octobre, si tout va bien.  Curieux comme la pandémie jette une ombre d’incertitude sur nos vies. Pour certains, ce soit être très angoissant. Ce n’est que le début. Pour en revenir au choléra, à la même époque, le docteur Adrien Proust, le père de Marcel, médecin épidémiologiste, comme on ne disait pas alors, était l’un des spécialistes de la protection contre le choléra, en préconisant le cordon sanitaire. Ce que tentent les gouvernements revient à cela. On n’a pas trouvé mieux en l’absence de vaccin ou de traitement.

Il fait gris et triste. Nous attendons l’allocution du Président de la République qui annoncera probablement le confinement obligatoire.

                          Mardi 17 mars 2020

Donc, nous sommes en guerre, Emmanuel  Macron l’a dit et répété. Une guerre contre un ennemi invisible, les pires. En l’écoutant, en fixant ses yeux bleus, je me disais que nous avions de la chance d’avoir pour Président un homme jeune, intelligent et capable de s’adapter à des situations nouvelles. Nicolas Sarkozy a dû affronter la crise des « subprimes », François Hollande le terrorisme, et lui le virus. Quelle charge terrible, quelle responsabilité !

Depuis ce midi, donc, nous sommes « confinés » chez nous. Il s’est instantanément créé une sorte de chaine d’amitié, on prend des nouvelles des uns et des autres ici et là. Sandra, mon éditrice italienne d’Add editore est dans son appartement de Turin depuis une semaine. Elle lit, range et prend son mal en patience . Elle s’étonne que nous soyons quand même allés voter dimanche. Cela lui paraît incohérent. Peut-être la conception de la démocratie n’est-il pas la même en Italie et en France ? Mon ami Bill m’écrit qu’en Alabama, ils commencent tout juste à voir  arriver les premiers cas. Quant à Elyane, en Floride, elle me donne des nouvelles de Lido Key, à Sarasota. Les boutiques sont fermées, plus de papier toilettes…et des rayons vides au Publix, le supermarché. C’est drôle cet attachement commun au PQ ! Un symbole de civilisation ? Dans mon enfance, nous utilisions du papier en  feuilles marron, un peu translucides, le comble du raffinement. Mais chez mes grands-parents, en Lorraine, il y avait encore des feuilles de papier journal découpé et accroché à un clou. Comme les journaux étaient encore imprimés avec de l’encre, ça déteignait sur les mains et sans doute ailleurs ! Pour rester sur ce sujet glamour, Pierre a fait une blague téléphonique à notre ami Antoine, en se faisant passer pour un transporteur qui lui apportait sa commande d’une tonne de papier toilette.  Antoine attendait une grosse livraison de terre pour son jardin, il a marché et cru que c’était une erreur. On s’amuse comme on peut, cela compense les moments d’angoisse et d’empathie avec ceux qui souffrent et ceux qui soignent.

Je suis allée poster mon livre pour mon petit-fils. La boite aux lettres est à 50 mètres mais j’avais imprimé l’autorisation de circuler. La rue est déserte, et le silence impressionnant. C’est un silence inhabituel à cette heure où habituellement  les voyageurs sortent de la gare et remontent la rue. Personne. Sans les oiseaux, j’aurais eu l’impression d’évoluer dans un décor de cinéma. (Enfin….la route est un peu défoncée pour un décor !)

En rentrant, j’ai trouvé l’enregistrement qu’Elyane m’a envoyé de Brown eyed girl par Van Morrison. Il y a  3 semaines, nous étions en Floride dans le Club House de sa résidence, serrés autour des tables, chantant et dansant sur des airs des seventies  au son de l’orchestre de trois papys plein d’énergie. Les bouteilles circulaient, les blagues fusaient. Aujourd’hui, les retraités canadiens et new yorkais  sont rentrés chez eux, et tout le monde se calfeutre. Notre planète mondialisée réinvente les frontières hermétiques. Mon amie Alice qui devait aller de France en Algérie y a renoncé, et maintenant elle espère pouvoir rentrer demain dans le Connecticut, si son vol n’est pas annulé. Où allons-nous ?

Mercredi 18 mars 2020

Le printemps est là, dans le jardin. Le chant des oiseaux me réveille chaque matin, à six heures. je me rendors ensuite. Je mesure ma chance : ne pas étouffer dans un logement exigu avec des personnes bruyantes, ou autoritaires ou en demande. Pierre et moi, nous travaillons chacun de notre côté, et nous retrouvons pour les repas. Quand nous nous croisons dans la journée ou venons prendre des nouvelles l’un de l’autre, nous jouons à ne pas s’approcher à moins d’un mètre. Mais nous sommes isolés ensemble depuis plusieurs jours et malgré nos précautions il est vraisemblables que si l’un tombe malade, l’autre risque de l’être aussi. Nous nous sommes répartis les tâches du  ménage,  mais je n’ai pas vraiment fait ma part aujourd’hui. Je m’y mettrai demain. Idem pour les livres et la vaisselle dans les cartons depuis notre nouvel incendie de janvier. La seule odeur  me donne mal au coeur et les bras m’en tombent de découragement quand il est question de remettre ces dizaines de livres sur les étagères. Toute ma bibliothèque féministe. J’avais envisagé avant de proposer  des livres à la bibliothèque des femmes Marguerite Durand. Mais c’était avant. Et là il faudra attendre. J’ai lu qu’une ancienne malade a perdu l’odorat. Si tel avait été le cas, je ne me serais pas réveillée en sursaut à cinq heures du matin le 13 janvier en sentant l’odeur de brûlé, hélas trop connue et logée quelque part dans mon cerveau. Nous serions peut-être morts. Je réalise aussi notre chance d’avoir eu cet incendie en janvier et non deux mois plus tard, la semaine dernière par exemple. Comment aurions-nous fait ? L’équipe de décontamination, l’expert (qui n’a toujours pas donné signe de vie ni remis son rapport deux mois plus tard), les peintres, les électriciens…Quel hiver…

Le temps s’écoule d’une manière particulière, sans marqueur dans l’espace qui permettrait de dire : ‘ »c’était le jour où j’ai fait ceci ou cela, je suis allée ici ou là… » Une durée fluide mais l’impression que le même jour se répète, un jour sans fin.  Je m’étais promis de faire une séance de yoga chaque jour mais je suis absorbée par mon livre et je m’y engloutis. Difficile d’être totalement concentrée comme si une petite flamme d’inquiétude veillait, comme dans une chaudière. J’essaye d’ être aussi soignée que si je sortais, pas de laisser-aller car sinon, ce sera la fin. Comme il s’écoulera du temps avant que je puisse aller chez le coiffeur, j’hésite encore : laisser mes racines grises comme ma soeur qui l’avait décidé avant l’épidémie, ou acheter de la teinture quand j’irai au supermarché ? J’ai rafraîchi ma mèche  avec les ciseaux crantés de la chienne – désinfectés à l’alcool à 90°.  C’est parfait ! Après tout, des poils de chien ou des cheveux, ce n’est pas si différent. Illa est une petite cocker de bientôt 7 ans. Elle est brune comme moi. Elle est contente : nous sommes toute la journée à la maison.

Ce matin, nouvelles des copains israéliens. Ils sont dans la même situation que nous, ou à peu près, confinés depuis hier soir. Chacun a plus de temps pour échanger. Les frontières sont revenues mais  comme nous sommes tous logés à la même enseigne, aux prises avec  la même menace, nous ne formons tous qu’un même peuple, le peuple des confinés ! Alain, Arnold, Gérard, Gisèle, Martine et moi comme dans la chanson de Marie Laforêt, Ivan, Boris,  et moi...Cette chanson nous parle de nous, de nos enfants et petits-enfants. Nous nous connaissons, pour certains d’entre nous, depuis l’âge de huit ans. Ce qui arrive aux uns arrive aux autres. Je leur ai envoyé le lien…

Jeudi 19 mars 2020

Temps lumineux de printemps. C’est l’anniversaire de Pierre. J’avais prévu de lui faire une surprise samedi prochain en invitant les enfants. C’est à l’eau – ce sera pour une autre fois ! Bizarre de lui souhaiter son anniversaire sans l’embrasser, on a avancé l’un vers l’autre et fait un bond en arrière. Pas question de mettre l’autre en danger même si nous ne sommes pas sortis ni n’avons vu qui que ce soit depuis bientôt une semaine.

J’ai quitté les réseaux sociaux , Twitter depuis janvier, et FaceBook depuis longtemps en fermant mon compte. Mais je vais regarder Twitter une ou deux fois par jour. Toujours autant de méchanceté ou de « bien pensance » agaçante. Mais j’ai été suffoquée en lisant le déferlement de haine à l’égard du « Journal de confinement » de Leïla Slimani dans Le Monde. Oui, elle est privilégiée, oui, elle apparaît sur une photo très mal venue à la fenêtre de sa maison de campagne et oui, mille fois oui, je l’ai écrit plus haut, il y a une grande différence entre des bourgeois dans leur résidence secondaire ou un écrivain comme moi qui ai choisi de vivre en dehors de Paris pour avoir plus d’espace, et la majorité de ceux qui endurent l’enfermement avec des enfants dans des logements exigus. Les crises accentuent toujours les inégalités. J’ai grandi à quatre dans 50mètres carrés porte de Champerret,  je sais combien c’est difficile. Est-ce une raison pour être aussi violent ? Après tout, on pourrait dire la même chose de mon propre Journal. Dans un article au vitriol, Johan Faerber dans la revue Diakritik lui reproche de jouer à l’écrivain sans avoir le moindre talent, sans être vraiment un écrivain, en tout cas tel qu’il l’entend. D’être juste une bourgeoise qui se mire dans ses mots et se met en scène. Et ce Journal, selon lui, est « indécent parce qu’il dit l’hébétude non des uns et des autres mais d’une bourgeoisie qui se rêve écrivain, écriture en temps de pandémie mais qui n’exhibe que sa folie de classe à l’heure où les gens meurent, les ouvriers partent travailler au péril de leur vie, où tout s’effondre. » Le procès social est à peine masqué par le procès littéraire. Dire que ces questions sont débattues depuis Flaubert …  Heureusement que le mien ne paraît nulle part ailleurs que sur ce blog. J’espère qu’il ne le lira pas ! Je plaisante car tout ce qu’il dit du « journal de confinement » est très intéressant : sa fonction testimoniale (témoigner de ce qui se passe sous nos yeux) et sa fonction créatrice (la vie demeure et l’écriture est là pour « métamorphoser l’expérience en sensible à l’oeuvre »).

Mais de quoi puis-je témoigner si ce n’est de ce que je suis et je vis ?

Je crains le réveil collectif de cet épisode épidémique. Mais hier soir, en regardant le film d’Emmanuelle Bercot, Elle s’en va, l’un des plus beaux rôles peut-être de Catherine Deneuve, en voyant les talus foisonnant de marguerites, ce qu’il y a de plus simple au monde, je me disais : « Dire que tout cela était à notre portée et que parfois, nous ne le voyions pas… »

Quant aux médecins et aux soignants de manière générale, bien sûr, qu’on pense à eux. C’est bien de les applaudir. Mais cela me rappelle désagréablement les policiers applaudis au moment des attentats de 2015 et honnis ensuite. J’ai toujours eu une infinie reconnaissance pour les soignants, pour beaucoup de raisons. Et là, plus que jamais. Qu’arrivera-t-il quand ils seront épuisés ou malades en nombre ? Ils sont en première ligne, pas toujours protégés. La fille médecin d’une amie a le Covid19. La nôtre est arrêtée pour huit jours. Pour l’instant, elle ne souffrirait que d’une  d’une énorme fatigue causée par une infection sans lien avec la maladie . Tant mieux. Mais je suis quand même inquiète de cette « barre dans le dos » qu’elle continue à ressentir.

Pierre a fait du pain. J’avais acheté de la farine avant l’épidémie, il en fait de temps à autre. Il faut attendre un peu longtemps que la pâte lève mais tout le monde peut s’y mettre, y compris les enfants. Pétrir est amusant. Et c’est aussi délicieux que du gâteau !  Sans compter que bien sûr, cela évite d’aller à la boulangerie. Pour faire prendre un peu patience aux enfants, on peut aussi mettre quelques haricots et lentilles dans du coton. Pas besoin d’avoir un jardin, ils verront de jour en jour le germe pousser, les tiges et les feuilles apparaître. Miracle ! (Aïe ! je sens que je fais du Slimani ). Tant pis. Entre nous, je viens de commencer son roman, Le pays des autres (Gallimard), et c’est exactement ce qu’il faut en ce moment pour s’évader. Le début en tout cas est formidable, on est happé tout de suite par le récit, les personnages, les paysages. Non, Leïla n’est pas une « styliste ».  Ce qui ne veut pas dire qu’elle écrit mal mais qu’elle met l’écriture au service du récit. Et alors ? C’est ce qu’on reprochait aussi à Balzac et à Dumas. Là, je m’emballe, on n’en est pas là quand même !

On parle de rouvrir les librairies. Ce serait une erreur selon moi. Pourquoi faire courir un danger supplémentaire ? Et qui dit que les libraires en ont envie ? Mais je suis vraiment triste pour ceux qui, comme mon amie Hélène Gestern devaient voir paraître un livre auquel ils ont  consacré des années de recherche et d’écriture. Les offices  et les services de presse ont déjà été envoyés. Donc, difficile de le remettre à janvier qui aurait été la meilleure période pour cette biographie d’un poète arménien, Armen Lubin :  Armen  chez arléa. Hélène Gestern a un très grand talent et ce livre, elle l’a porté et mis au monde comme un enfant fragile et aimé. « Au fond, j’ai eu envie d’écrire, à travers la vie d’Armen Lubin, la biographie de l’écriture. » Sacrément ambitieux. J’y reviendrai. En attendant, vous pouvez consulter ce lien avec le site de l’éditeur  :

Armen

Vendredi 20 mars

Drôle de journée que je n’ai pas vu passer. C’est le grand danger du confinement, cette durée qui s’écrase ou s’allonge comme un chewing-gum . Si je récapitule mes activités, elles n’ont rien de particulier par rapport aux jours précédents mais il me semble avoir laissé passer ce jour sans l’avoir vraiment vécu. Nous avons hésité à sortir pour faire quelques courses mais tant que ce n’est pas indispensable, à quoi bon prendre des risques ? La mairie a publié les nouveaux horaires des commerçants, des médecins, du café tabac de la ville. Les médecins consacrent la matinée aux bobos divers, et l’après-midi à ceux qui toussent, ont de la fièvre etc. Une aide est prodiguée aux personnes âgées ou malades qui ne peuvent pas sortir. La vie commence à s’organiser comme s’il était évident pour tous que cela allait durer un bon moment. C’est ce qui rend le travail si difficile  et en même temps si agréable : pas d’échéance. Mon éditeur  est réfugié avec femme et enfants dans un village de  Bourgogne. Je dois lui adresser le texte de mon livre quand il aura fait le point sur la situation. Une partie du personnel de la maison d’édition va être au chômage partiel. Tout est bouleversé.  Bien sûr,  la réunion prévue pour discuter de la couverture et de l’argumentaire a été annulée. Ce qui était urgent est repoussé dans un futur hypothétique, flou, incertain. Ce n’est pas très motivant mais d’un autre côté, cela laisse une liberté confortable. Ma conscience professionnelle fait que malgré tout j’hésite à m’octroyer une journée de vacances complète. Pour faire quoi ? Autant repartir à Vienne, en 1900 !

21h45 J’entends hurler dans la rue. Je crois à des jeunes qui s’amusent. Non, c’est un type tout seul qui pleure avec des cris d’animal, il a perdu son portable, ses parents sont morts, il est seul, et je ne sais quoi encore. Il crie « Mais qu’est-ce que je vais faire sans mon téléphone ? Je l’ai perdu dans le train ! » C’est un désespoir total et bien qu’il ne paraisse pas dans son état normal, ça me fend le coeur. Je tente de le rassurer en lui disant qu’il va le retrouver en attendant le train. Il pense qu’on va le lui voler. Il n’y a qu’une station jusqu’au terminus et personne dans le train je réponds calmement qu’il n’y a pas de risque. Il me dit, tout confiant  : « Vous croyez, Madame ? » Et il s’éloigne vers la gare. Je comprends qu’un téléphone portable ça peut être infiniment précieux pour quelqu’un de paumé. Cela me fait de la peine. J’espère vraiment qu’il va le retrouver.

C’est une évidence, quelque chose qui flotte à l’horizon et peut arriver.  Et si cela se produit malgré tout, ce sera encore une expérience à vivre. Je fais tout pour l’éviter, cependant. Demain cela fera une semaine que je ne suis pas sortie au-delà de mon jardin – et j’avoue, très peu dans le jardin. Je le fais autant pour les autres que pour moi.

                                        samedi 21 mars 2020

Le paradoxe du confinement, me fait remarquer Lisa, c’est la liberté. En temps normal, ce samedi aurait comporté des obligations, même heureuses. Par exemple, l’anniversaire, et pour chacun, un cadeau, un gâteau, que sais-je  ? Des trajets, le besoin d’être plus ou moins à l’heure, le désir de faire plaisir. Là, rien. Je le regrette car j’aurais aimé voir mes enfants…mais je sais que pour eux aussi, c’est un avantage. Celui de l’absence d’obligations, l’agenda vide. Je me réveille joyeuse le matin. La journée s’étend devant moi vierge de tout emploi du temps. Je peux écrire, lire, écouter de la musique ou ne rien faire. C’est d’un égoïsme inavouable qui en dit long sur la violence que nous nous faisons le reste du temps. Et encore, je travaille ! Mais j’imagine les personnes qui ne peuvent se rendre sur le lieu d’un travail qui leur pèse ! Cela me rappelle la phrase de Raymond Radiguet au début du Diable au corps : « La guerre, c’est les grandes vacances ». Mais bien sûr, dans vacance, il y l’idée du vide. Et au bout d’un moment, ce sera peut-être insupportable, en tout cas pour certains. Et surtout, surtout, ce ne sont PAS des vacances. Comment aider ceux qui sont « en première ligne » ? Toujours ce vocabulaire guerrier. En restant chez soi. Bon !

Un milliard de personnes sont confinées dans le monde. C’est hallucinant, cela dépasse l’entendement. Nous entendons de plus en plus parler de personnes de notre entourage touchées par le virus. Le centre d’addictologie où travaille ma fille aînée est décimé. Les soignants sont touchés les uns après les autres. Elle est toujours arrêtée par son médecin et ne reprendra son travail que la semaine prochaine. Elle a mauvaise conscience d’être en arrêt maladie . Elle ne pense pas avoir contracté le virus mais… De toutes les façons, on l’a prévenue : elle risque d’être réquisitionnée.

                                       Dimanche 22 mars 2020

Semaine 2

Pierre parti faire les courses au supermarché pour la première fois depuis une dizaine de jours. Il a enfilé son armure, ses gantelets et baissé son casque. je plaisante bêtement mais c’est un peu l’impression que nous avons : en sortant, affronter un danger virtuel et le rapporter à la maison. Peut-être aurions-nous dû nous passer de ces achats et épuiser les stocks à la maison ? Tout génère de l’angoisse : faire, ne pas faire.  Ma légèreté masque une réelle appréhension.

Pierre vient de rentrer. Coupure de courant, le magasin est fermé. Je suis soulagée, en fait. Chacun découvre en soi des zones inconnues d’angoisse.

Anne a attrapé le virus (attrapé ? est-ce le bon mot ?). Elle est suivie à distance de chez elle par un médecin de l’hôpital Saint-Antoine. Elle va bien. « Je suis soulagée, me dit-elle, comme ça c’est fait. » Pendant 14 jours, elle donnera sa température etc.

Je reçois  un message alarmiste  d’une infirmière au CHU de Montpellier, Claire Magne, transféré par une amie. Si vous faites des courses, laissez les paquets au moins 1h30 dehors. lavez tout à l’eau de javel (Beurk) Le virus va exploser ce we et la semaine suivante. Je suis toujours partagée face à des messages transmis de cette façon. Mais un médecin nous prévient au même instant  sur France Inter, restez chez vous, la vague arrive. Impression de voir arriver un cyclone !

Bon, Pierre, reparti au combat, est revenu : le supermarché est toujours fermé mais il y a la queue. On décide de ne rien, not to, comme Bartelby. On verra dans la semaine…Combien ont les mêmes tergiversations, des millions probablement.

Alors, pour penser à autre chose, je réécoute le Quatuor écrit par Gustav Mahler à 16 ans. Il n’en reste qu’un mouvement. Mes amies du Trio Sand l’ont enregistré avec deux autres musiciennes pour le CD Mahler intime auquel je participe avec un petit texte biographique. Anne-Lise Gastaldi, pianiste, Virginie Buscaïe, violoniste, Violaine Despeyroux, altiste, Diana Ligeti violoncelle, Jennifer Tani, chanteuse.  Elles sont merveilleuses ! J’ai suivi leurs répétitions cet automne à Royaumont. Voici un enregistrement de l’une de leurs  dernières répétitions au printemps, le Quatuor pour piano, composé par le jeune Mahler à 16ans.

Et en prime, si vous l’avez aimé, écoutez Das Himmlische Leben, dernier mouvement  de la Quatrième symphonie dans une transcription pour musique de chambre.

Les coupures d’électricité se succèdent. Décidément, c’est bien la guerre.

Combien sommes-nous encore à qui cette date du 22 mars évoque le mouvement anar de Dany Cohn-Bendit en 1968 ? Pas beaucoup sans doute. Ok boomer ! Je suis très satisfaite d’être une boomer car nous avons eu beaucoup de chance jusqu’à maintenant. Quelle belle époque ! Et je me demande si ce n’est pas cette épidémie qui marque la fin de cette période. De plus en plus de gens jeunes sont touchés. On a tellement parlé des risques pour les +70 ans que peut-être on a sous-estimé le danger chez les jeunes ? Peut-être sont-ils moins prudents ? Pourvu surtout qu’elle n’atteigne pas les enfants même s’ils peuvent être pour l’instant des porteurs sains. pourvu que le virus n’évolue pas et que tel un monstre, il ne se lasse pas de tous ces vieux corps et se mette à désirer du sang neuf ? faute de tests, il est difficile  pour certains de savoir s’ils sont véritablement touchés ou pas. De la fièvre, pas de fièvre, mal à la gorge, de la toux pas de toux et ainsi de suite…Un  message transféré par je ne sais plus qui nous annonçait de source sûre un discours de Macron pour ce soir et un confinement général pour mardi. Rien. Mais j’irai tout de même faire ces fichues courses demain. Une semaine sans sortir et une appréhension de plus en plus grande à franchir le portail. Je vais devenir agoraphobe si cela continue. Alice me raconte que dans la ville angevine où elle s’est repliée, non seulement il n’y a plus d’oeufs, de pâtes, de poulet, de conserves de légumes …mais plus de vin en cubi non plus.  Et surtout, les rayons de nourriture pour animaux sont vides. Oui, soit les chiens et les chats angevins sont grassement nourris , soit les clients se nourrissent désormais de pâté Fido et de croquettes ! L’individualisme forcené est accentué par l’angoisse, j’imagine.
Pour changer de sujet, en attendant les informations, nous sommes tombés sur un film documentaire intitulé Ma part d’ombre, tourné par Olivier Dacourt un ancien footballeur qui est allé interroger six grands champions. :  Zlatan Ibrahimovc, Eric Avidal, Thierry Henry, Frank Ribery, Emmanuel Adebayor et Antonio Cassano. Très intéressant  et ça nous change des  images d’hôpitaux . Le rôle des blessures de l’enfance était frappant chez tous ces hommes  qui ont passé leur vie à essayer de les surmonter : père absent ou trop présent et éternellement insatisfait, pauvreté extrême, famille avide de l’argent gagné par un gamin de 15 ans…L’italien Antonio Cassano au grand sourire et au tempérament rebelle raconte son enfance à Bari, seul avec sa mère après l’avoir forcée à renvoyer son mari, qui avait une autre famille avec trois enfants. Il ne mange pas à sa faim, elle ne travaille pas et lui monnaye sa présence dans telle ou telle équipe de rue pour les nourrir. Deux euros par ci, trois euros par là. Et à 17 ans, un but d’anthologie  dans l’équipe locale qui lui vaut deux à trois mille personnes devant chez lui le soir même et la une de tous les journaux sportifs d’Italie le lendemain. Il joue à l’AS Roma (il est transféré pour 28 M € en 2001 !), au Real Madrid, à Milan, à Parme, et en équipe nationale mais  malgré son talent son incapacité à supporter l’autorité lui coûte cher. Quel personnage de film ! J’aime le football.

                                                  Lundi 23 mars 2020

Pour la première fois, je franchis le portail de la maison. Héroïquement car il faut faire des courses. Pierre est allé ce matin à la Ferme de Gally pour les produits frais. Allées désertes, personne aux caisses. Il faut dire que la jardinerie est fermée et que les prix sont prohibitifs. Mais ce sont des produits frais, d’origine locale et de bonne qualité. Je suis chargée des basses oeuvres au supermarché de L’Etang, le Carrefour City, ex Shopi. On distingue du reste les habitants de longue date à ce qu’ils l’appellent encore, comme nous, « Shopi ».  Ambiance de fin du monde dans les séries B, gestes resserrés, têtes baissées, cols relevés, regard fuyant ou méfiant. J’ai enfilé des gants en plastique. Un type qui ressemble à Jean-Pierre Melville a gardé ses lunettes noires peut-être pour que le virus ne le repère pas. il y a en majorité des hommes, ils sont montés au front, les femmes et les enfants sont restées à l’arrière. Sylvie me fait des grands gestes sans s’approcher. Mais Betty, pas loin de quatre-vingt dix ans, est habituée à papoter avec moi. Je tente de l’éviter mais elle est ravie d’avoir une compagnie et me colle aux fesses, au sens propre, avec son caddie. Elle s’adresse à moi à voix haute, ah je ne trouve pas la javel, je la veux en bouteille, vous la voyez, vous ? Ah la voilà tout en bas. Je profite lâchement de cette pause pour m’enfuir avec mon chariot. J’ai honte.

Je suis toute ragaillardie d’être sortie. Du coup, à peine les achats posés sur le banc de la véranda (il paraît qu’il faut attendre une heure et demie pour les décontaminer), je file avec la chienne pour la promener. En fait pour me promener . Je fais  le tour du pâté de maison, une quinzaine de minutes au maximum, je ne croise pas grand monde, un ou deux couple âgés qui marchent à un mètre l’un de l’autre. Il y a des violettes dans l’herbe et les prunus commencent à fleurir. C’est magnifique.

Moi qui déteste d’habitude promener Illa qui couine dès qu’elle croise un autre chien, je sens que je vais le faire plus souvent.

Edouard Philippe annonce que les promenades ou le jogging devront se faire à moins d’une kilomètre et ne pas excéder une heure. Cela me semble beaucoup. Et comment évaluera–on la durée  ? Peur peut-être que certains, ayant vraiment besoin d’exercice, ne commencent à vraiment se sentir très mal et « pètent les plombs » s’ils restent enfermés. Chaque décision doit être difficile à prendre. La nature de nos gouvernants les pousse à mettre des nuances (idem pour les marchés interdits en principe mais avec possibilité de dérogation des préfets via les maires.  Le fameux « en même temps » ? pas sûr que ce soit un bon principe de gouvernement par temps de crise.

                                                   Mercredi 25 mars 2020

Rien écrit hier sur ce blog mais beaucoup travaillé. La relecture de mon livre est finie mais je vais encore en effectuer une, rapide, à tout hasard. Je n’arrive pas à réaliser que j’en suis venue à bout. Dans ces cas-là, je ne pense qu’à ce que j’ai peut-être oublié, ou négligé. Pendant ce temps, la pelouse a poussé, elle est semée de pâquerettes. Les arbres ont des petites feuilles vert tendre. Le cerisier commence à fleurir. Pourvu qu’il ne gèle pas ! Les tulipes se colorent les unes après les autres, nous en avions planté beaucoup l’an dernier; En revanche, je suis un peu déçue par les jacinthes : elles sont nombreuses et de toutes les couleurs mais sentent très peu. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, je vais assez peu dans le jardin malgré le temps lumineux. Je passe l’essentiel de mon temps à lire ou écrire. C’est un tort, et d’une certaine façon une injustice quand je pense à tous ceux qui en ce moment rêveraient de pouvoir sortir ou voir leurs enfants jouer dehors. Beaucoup de temps aussi à prendre des nouvelles des uns et des autres. Lisa est un peu angoissée à l’idée de son accouchement vers le 27 avril, soir avant la fin du confinement. Plus de préparation à l’accouchement. Mais elle retourne dans la même maternité où tout s’est bien passé il y a deux ans. Ma nièce Chloé, elle, attend son premier bébé à Tours. Je suis tellement heureuse de ces enfants qui vont naître, comme un contrepoids  de l’ambiance de mort dans laquelle nous vivons par la force des choses. On voit s’organiser des chaines à l’intérieur de chaque groupe social auquel nous appartenons : famille, amis d’enfance, maison d’édition, auteurs amis, Femina pour moi etc. Et le travail continue : lectures, jurys, organisation d’une remise des Prix pour le Femina des lycéens. C’est à la fois dérisoire et nécessaire. Je dois préparer une série d’émissions pour la grille d’été de France Musique. Je vais m’y mettre mais je n’y crois guère en ce moment. Les studios d’enregistrement vont être pris d’assaut, je ne peux pas travailler avec l’assistance de production qui pour l’instant n’a ni internet chez elle ni ordinateur. Mais mon optimisme foncier me murmure que nous trouverons forcément une solution.

Regardé une nouvelle série sur Netflix : Self made, l’histoire de Mrs CJ Walker, la première femme noire milliardaire grâce à des produits capillaires pour les Afro-Américains, comme ont dit aujourd’hui. Pas mal, intéressant par la reconstitution de l’époque et l’histoire d’une ambition, tellement dans la mentalité américaine. Business is business, si j’y arrive, n’importe qui peut y arriver etc. Cette dame sacrifie tout à son rêve de réussite mais au final, elle y parvient et devient en même temps l’une des grandes philanthrope de la cause des femmes noires. Avec des touches modernes pour plaire au public actuel.

Je regarde très peu Netflix en ce moment, alors que j’aurais du temps théoriquement pour le faire…Après la phase des premiers mois où je dévorais des séries et des films, je me suis calmée ! J’aime les séries car elles réalisent ce que je cherchais dans les romans à l’adolescence : une histoire qui ne se finit pas (La comtesse de Charny de Dumas, les Jalna de Mazo de la Roche, les Thibault de Roger Martin du Gard…)

Le Figaro montre comment s’exercer au golf chez soi. Trop drôle !

Mais aujourd’hui, avec l’Inde, plus de 3 Milliards de personnes sont confinées chez elle, soit plus de la moitié de la population mondiale. C’est inimaginable. Quand on y pense, on est pris de stupéfaction face à cet événement sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Seuls les Etats-Unis, la Russie et le Brésil échappent pour le moment à cette obligation, sans doute parce que leurs dirigeants, pour l’instant préfèrent sacrifier des milliers de gens plutôt que leur pouvoir, économique notamment. C’est un calcul froid et non pas le résultat de l’inconscience. Trump le fait comprendre à mi-mot. C’est terrible.

On peut plaisanter avec des amis, s’envoyer des vidéos rigolotes, il n’en reste pas moins que la situation est terrifiante et que nous ne savons pas ce qu’il en adviendra. En Chine, les mesures vont pouvoir se relâcher grâce au recul de la contamination. Mais il suffirait d’un rien pour qu’elle reparte. Les aéroports ferment les uns après les autres dans le monde. Orly a fermé aujourd’hui. A Madrid, on n’arrive plus à enterrer les gens. C’est le moyen-âge, les grandes épidémies et malgré tous nos outils technologiques et scientifiques, je ne suis sûre que nous puissions sauver tout le monde.

vendredi 27 mars 2020

Fatigue aujourd’hui, une lassitude que je connais bien : j’ai fini hier d’écrire mon livre, et je subis un palier de décompensation qui va vite être franchi. Mais alors que j’avais prévu pour mon premier jour de vacances des activités passionnantes : ménage, vider quelques cartons de l’incendie, j’ai somnolé sur mon lit jusqu’à 15H. Et puis je sais aussi qu’autre chose m’a mise ko, une mauvaise nouvelle concernant l’une des amies chères. Je n’en parle pas ici par discrétion mais si elle lit ce blog, elle saura que je pense à elle et que je suis là pour elle. J’ai malheureusement une certaine expérience de cette situation dans mon entourage, et je sais qu »il est souvent précieux d’avoir quelqu’un à qui dire son angoisse, sa souffrance. On veut épargner ses proches, être courageux face aux soignants, surtout en ce moment. Je connais trois personnes qui sont dans la même situation en ce moment, et j’ai mal pour eux. Cela ne pourrait pas plus mal tomber quand les équipes sont requises sur le front de l’épidémie. Mais bien sûr, ils seront aussi bien soignés, je le sais.

Un sentiment morbide s’insinue en nous, et la fatigue vient de là aussi. Certains dorment très mal, ce qui n’est pas mon cas. Même en bonne santé je pense que de nombreux points seront atteints chez la plupart. L’internet fourmille de conseils. Tout le système médiatique se donne vraiment du mal pour à la fois fournir l’information, mais aussi des analyses, des anecdotes. des récits. Le Monde qui avait tendance à m’agacer depuis quelque temps à cause de son anti-macronisme systématique fait vraiment des efforts et se montre à la hauteur  de ce qu’on attend d’un journal, même s’il n’épargne pas le gouvernement. C’est normal, c’est son travail. Je lis aussi Le Figaro et Libération. Quand je dis « je lis », c’est excessif. Mais je les consulte et pioche dans les articles qui m’intéressent. En revanche, Twitter m’intéresse de moins en moins.  Le pire s’y donne libre cours et pour le reste, on n’apprend rien si on lit la presse. Les proustiens continuent à parler de Proust, les écrivains de ce qu’ils écrivent, les aigris – et ils sont nombreux sur les réseaux sociaux – continuent à distiller leur venin. Mais il y a quelques personnes que j’apprécie et je leur enverrai un mot en messagerie privée, peut-être.

C’est un incroyable soulagement d’avoir fini mon livre. L’âme soeur paraîtra en principe en octobre en même temps que Mahler intime, le disque de mes amies musiciennes. Mais tout est si bouleversé qu’on ne peu être sûr de rien. Je regarde le gros paquet de feuilles sur mon bureau et j’éprouve un sentiment de légèreté incroyable ! J’ai enchainé trois livres, assez lourds, Une jeunesse de Marcel Proust, Mes maisons d’écrivains, et maintenant L’âme soeur. Il y aura surement encore un peu de travail. Mais dans mon esprit, c’est fini.

Le ventre de Lisa est tout rond, comme un ballon. Tual pose sa joue mais quand le bébé bouge, il bondit en arrière : « J’ai peur ! ». Je viens de bavarder avec lui sur FaceTime. Je fais semblant de manger le gâteau au chocolat qu’il tient à la main. C’est joyeux et frustrant. Il me montre un livre que son père lui a rapporté de la Réunion, avec un caméléon et un lézard. Hier, il a trouvé une limace qu’on lui a mise dans une boite avec de la salade. Mais la limace s’est sauvée ! Deux ans, l’âge adorable.

                                                          dimanche 29 mars 2020

   Semaine 3

Changement d’horaire – ce qui n’a strictement aucune importance pour des millions de gens comme moi, condamnés à une  l’inaction ou en tout cas à une activité qui n’a rien à voir avec des horaires. . Les repas sont une des seules activités structurant le temps pour beaucoup.  De même que « l’apéro », réel ou virtuel, marqueur de convivialité et d’espoir. Trinquer : on peut encore, et dire « Santé ! » ou « Le Haïm », à la vie, en hébreu – ces expressions prennent tout leur sens. Je vous laisse énumérer les autres, celles que vous pratiquez. Du coup, je me demande ce que signifie « Tchin tchin ».  A l’aide, Google ! et oh surprise, je vous le donne en mille : c’est une expression chinoise, introduite par les soldats anglais revenant de la campagne de Chine au XXème siècle. Cela signifierait « je vous en prie ». Bon, je bannis en ce moment, Tchin tchin, et même Tchin. Il paraît que l’alcoolisme est en augmentation. Rien d’étonnant. En tout cas, Phoebé, ma fille aînée qui a repris son travail en addictologie m’a dit qu’il y avait très peu de monde à la consultation. Elle porte un masque assez enveloppant mais pas de blouse. Pas besoin selon elle. Donc, tout va bien.

Hier à 19h, rendez-vous avec mes amies musiciennes du Mahler intime sur Skype. Pas facile de parler à six avec des images parfois tremblotantes ou trop sombres mais c’était mieux que rien. Anne-Lise et Diana sont à Paris, Virginie à Nice, Jennifer à Boulogne et Violaine en Allemagne. C’est la plus jeune; elle arborait de jolies boucles d’oreilles neuves et nous l’avons toutes félicitées. Pour l’occasion, j’avais fait un effort vestimentaire en mettant un pull rouge et un pantalon noir, et je m’étais maquillée pour la première fois depuis quinze jours. Leurs concerts sont annulés, Diana,la violoncelliste devait jouer à Kyoto, Virginie la violoniste appartient à l’orchestre de Radio France et à la Philharmonie. Anne-Lise, pianiste, m’a envoyé une vidéo de l’audition « virtuelle » de ses élèves du Conservatoire. Je l’ai visionnée bouche bée. Très émouvant de voir ces très jeunes musiciens ou plutôt musiciennes car il y avait une majorité de filles, dans leur salon ou leur chambre,  interpréter ces morceaux de Saint-Saens ou de Ravel avec une telle maitrise.

J’ai l’impression qu’après l’effervescence téléphonique des deux premières semaines, celle-ci va être plus tranquille. N’étant plus tenue par l’écriture de mon livre, je dispose de longues plages de temps qu’il va falloir occuper sans avoir recours systématiquement à Netflix. Je vais poursuivre ma lecture d’Armen et celle de Fracture, ce roman-essai (narrative non-fiction) sur la fracturation hydraulique dans les Appalaches, Prix Pulitzer de non-fiction 2019. Une longue enquête, un peu technique par moments mais intéressante, un peu comme un numéro spécial d’Envoyé Spécial qui aurait duré des années. Ce n’est pas  le livre que j’emporterais sur une ile déserte !

Et puis du rangement : des papiers qui se sont accumulés sur le vide poche de mon bureau. En vrac : une feuille avec les expressions préférées de ma mère (« S’il tou plait, J’étais la seule fille à traverser la Vienne à la nage, j’étais parmi les premières jeunes filles à entrer dans Berlin avec les troupes française, un petit tailleur pour tout aller, des chaussures pour trotter, un café à réveiller les morts, je n’ai pas un beau cheveu etc.), une liste de séries à regarder, une étiquette Monoprix, l’agenda France musique 2020 Beethoven, des cartes postales de l’exposition Oskar Werner à la Cité de l’architecture, un courrier Nissan avec des réductions pour la révision et le contrôle technique (valable jusqu’en juillet, je garde), une lettre d’amis de mes parents que je dois appeler, des titres de livres recommandés par mon amie Alice K. Body writing de Mustapha Benfodil et Ecorces de Hajar Bali (Belfond), les voeux du maire de l’Etang la Ville, élu depuis 1982 et qui espérait bien pouvoir se retirer – mais pas de chance, il est toujours officiellement maire, un bon de réduction chez Dessange pour mon prochain passage – ça risque d’attendre encore un peu  – , mes écouteurs d’Iphone rangés dans un petit porte- monnaie rouge ayant appartenu à ma mère, la liste de mes mots de passe (impossibles à mémoriser car n’obéissant pas à la même logique), un courrier de l’Agessa (je n’y comprends rien), le dépistage du cancer colorectal (alors là, répit, pas le moment), un vieux relevé de la mgen, un vieux relevé bancaire, non, deux, un mot adorable de mon éditeur pour 2020 en espérant qu’il ne changera pas d’avis en ayant lu mon manuscrit, un plan de métro, un carnet vert, des post it, des lunettes de soleil, des magnets de la synagogue de Humpolec en Bohème où se sont mariés les parents de Gustav Mahler, et un autre du cimetière juif de Jhilava où ils sont enterrés, le numéro de portable de Véronique Olmi sur un post it (j’adore les post-it, surtout de couleur vive ), un paquet de mouchoirs en papier et des timbres achetés par internet qu’on imprime soi-même, la poste ayant fermé depuis plusieurs mois, une feuille  sur laquelle est inscrite une séance de yoga sur mesure datant d’il y au moins 5 ans. Je vous fais grâce du reste.

                                                       Lundi 30 mars 2020

Peut-être ce Journal de bord livre-t-il trop de choses personnelles ? Je me pose la question.

En attendant de la résoudre , voici un lien avec le programme mis en place par la Comédie Française. Des spectacles et des séquences bien appétissantes, avec ce soir par exemple, La double inconstance de Marivaux mise en scène d’Anne Kessler, et demain, merveille des merveilles, Les trois soeurs de Tchekov dans la mise en scène d’Alain Françon. Je vous préviens, je suis prise ce soir et demain. Réjouissons-nous de ce qui peut nous faire plaisir !

La comédie continue

                                                     Mardi 31 mars 2020

Fin du mois et impression que cela ne finira jamais. Ces images terribles de soignants, de malades, ces norias d’ambulances, tant de souffrance. Au lieu de se demander si l’on couve une angine ou un début de gastro, on s’interroge sur une possible contagion. C’est très angoissant. J’ai beau savoir que le mieux que je puisse faire est de rester chez moi, je me sens très inutile. Lu le reportage de Florence Aubenas dans un EPAHD, cela me rappelle tellement les huit ans de visites régulières dans la maison de retraite où se trouvait Maman. Qu’aurait-elle compris de la situation la dernière année ? Elle était déjà confinée; Et je pense que c’est aussi les cas de ces malades d’Alzheimer qui ne peuvent plus se lever, parler, manger seul etc. L’intérêt du travail d’Aubenas est aussi de mettre l’accent sur le personnel, non seulement les infirmiers et les aides soignants mais aussi les agents d’entretien le plus souvent, du reste, employés de sous-traitants. Au FIR, nous avions la chance que tous avaient leur formation en « humanitude » et qu’ils étaient nombreux par rapport au nombre de résidents. Mais les personnes très âgées qui sont chez elles doivent être aussi dans une situation difficile, peut-être même pire que ceux qui sont en EPAHD. Que tout cela est triste !

J’ai regardé hier soir quelques scènes de La double inconstance, mais impossible de m’y intéresser vraiment. Ces jeux amoureux, ce langage gracieux, ces mines de comédiens me paraissaient hors de propos. Je vais récidiver avec Les trois soeurs ce soir, l’une des mes pièces préférées de Tchékov.

Mais j’ai surtout regardé cette série passionnante Unorthodox sur Netflix, inspirée de l’histoire vraie de Déborah Feldman qui a fui le carcan imposé par les juifs ultra-orthodoxes de Brooklyn. Ils paient en ce moment un lourd tribu au Covid 19 à Jérusalem (et sans doute aussi à New York) pour avoir refusé de mettre en pratique la distanciation sociale et continué à se rassembler pour prier et étudier. Ce fanatisme se double d’un terrible système patriarcal et autoritaire. Unorthodox montre tout cela d’une façon très émouvante et juste.

                                   Mercredi 1er avril 2020

Pas tellement envie de faire des blagues. En fait, cela n’a jamais été tellement mon truc. Je me rappelle les poissons d’avril accrochés sur la blouse de la maîtresse d’école, cela me faisait de la peine pour elle, et je me retenais pour ne pas le lui dire.

Magnifique pièce de Tchékov, Les trois soeurs,  hier soir, déjà vue à la  Comédie Française. Contrairement au théâtre filmé, souvent, le jeu des acteurs ne paraît pas outré, – et quels acteurs ! Vuillermoz, Laurent Stocker que j’adore, Guillaume  Gallienne, Florence Viala…Et quelle pièce, cette désespérance douce-amère. Moscou ! Moscou ! où elles n’iront jamais. Mais il leur reste la vie, oui, encore des choses à vivre.

Vers 18h, le quartier a été pris d’une véritable fièvre de jogging. Je vois passer et repasser une femme qui fait l’aller-retour en courant dans la rue. Le truc, c’est de courir devant chez soi, apparemment.

Pierre me rend le livre de Mona Ozouf Pour rendre la vie plus légère qu’il a lu de la première à la dernière page. Elle m’a racontée ce matin que des journalistes, à cause du titre de ces entretiens avec Alain Finkelkraut,  lui demandent des recettes de bien être comme si elle avait écrit un ouvrage de développement personnel !

Vendredi 3 avril

Décidément, les courses sont un travail à plein temps ! Non, j’exagère, d’autant que nous avons été livrés ce matin par le marchand de légumes bio du marché chez qui nous nous fournissons en temps normal. Joie de voir  des salades bien fraiches, des asperges, des petits pois, des courgettes, des aubergines , des fraises et même, miracle, six oeufs, un traitement de faveur ! La nourriture prend une importance considérable, elle est pour beaucoup un refuge et une consolation. Je regarde l’émission Top chef  comme un film de fiction. J’en garde une idée applicable de temps à autre, comme ces tranches de pommes cuites dans un sirop à base de cidre et d’épices. Le printemps est bien là, la meilleure preuve c’est le cadeau d’amour que me font les pigeons sur le capot, le pare-brise et les portes de ma voiture.

Le thème  des médias qui se copient toujours entre eux est désormais le déconfinement. Et la société que nous désirons dans le « monde d’après ». Les plus optimistes, comme Bruno Latour ce matin sur France Inter qui propose de s’interroger sur ce que nous désirons garder et changer du monde d' »avant ». Soit. Mais je crois malheureusement que la plupart des gouvernants – et des individus – n’auront qu’une hâte, reprendre leur place dans la course au profit. Comment imaginer que la Chine ou Trump s’amendent alors que leur principal souci actuellement encore est de sauver ce qui peut l’être. La Chine n’a du reste pas arrêter de produire – heureusement pour nous, en un sens, car sinon où irions chercher nos masques et nos respirateurs ? L’écologie passera de nouveau à l’arrière-plan, inutile de se faire des illusions. En attendant, profitons des chants d’oiseaux et des cacas de pigeons !

                                             dimanche 5 avril 2020

Semaine 4

Trois semaines que je tiens ce Journal. Les choses légères tendent à s’alourdir. Pourtant le ciel est lumineux, les arbres toujours en fleurs, les oiseaux chantent plus que jamais. Mais dans ce laps de temps, le virus n’a cessé de se propager, et les morts de se multiplier. Il flotte comme une lassitude quand on nous montre des images d’hôpitaux surchargés, de malades transportés avec toutes les précautions nécessaires par avions militaires ou par trains spéciaux. Le soleil incite à sortir et ceux qui respectent le confinement dans de petits appartements, avec des enfants, doivent être tentés de sortir, au moins pendant l’heure autorisée pour leur faire prendre l’air. Mais il faut tenir. Ce sera encore long et je puise dans mes réserves d’espoir pour croire à une sortie avant l’été. Je profite du jardin, nous avons sorti la chaise longue et j’ai lu au soleil hier. Mais bizarrement, j’en éprouve un sentiment mitigé comme si cela était un peu indu. Je n’arrive pas à me réjouir complètement, sans doute à cause de l’angoisse sous-jacente, la pensée de tous ceux qui sont malades ou morts – toutes choses auxquelles d’habitude je ne pense jamais. Tous nos amis vont bien pour l’instant, en ce qui concerne le Covid 19. Pour les autres, l’épreuve continue, avec l’attente, les soins, la souffrance, la peur.

Je me suis enfin mise à l’ouverture des cartons de livres « de » l’incendie. Il faut les décontaminer un par un avec une éponge spéciale. En cours, ma bibliothèque de livres sur les femmes, des dizaines et des dizaines de biographies. Je les ai lues quasiment toutes. Parfois j’ai oublié qui était la femme en question, ou ce qu’elle avait fait. Il y a aussi tous les essais sur le corps des femmes, la différence des sexes, l’histoire du féminisme etc.  Je pense à tous ces auteurs qui ont travaillé parfois pendant des années, et dont l’oeuvre dort sur des étagères. C’est mon cas, bien sûr.  Je trouve cela assez touchant. Et bientôt (je dis bientôt pour aller vite) mon nouveau livre s’ajoutera aux autres. Vu l’état de l’édition en ce moment, nul ne sait comment et dans quel ordre les livres seront publiés. Attendons.

Notre voisin Nicolas a proposé hier des tomates et des fraises. Il suffisait de venir se servir devant chez lui, gratuitement. Des tomates superbes et des fraises du sud ouest. J’ai ajouté à ma liste d’épicerie les paquets de pain de mie pour une autre voisine, plus âgée, dont le mari est fragile et qui hésite à sortir.  Plaisir d’échanger entre nous, de savoir que nous sommes là les uns pour les autres, et même d’entendre les enfants, anglophones, jouer dans le jardin d’à côté. Je repense à Sido, dans son jardin de St Sauveur en Puisaye, échangeant des plants ou des graines avec ses voisins. Sauf que là, méfiance : on vient avec des gants, on ne se voit pas, on dit merci sur WhatsApp. Mais la fête des voisins est déjà prévue depuis cet hiver, ce sera le vendredi 5 juin pour nous, on se rattrapera…en espérant que ce sera fini !

                                        Vendredi 10 avril 2020

Je n’ai pas vu la semaine passer. Qu’ai-je fait ? pas grand chose de formidable. On passe beaucoup de temps à « gérer le quotidien », c’est bien connu que moins on a à faire, plus on le fait lentement.  Je passe aussi beaucoup de temps dans le jardin, en forêt durant l’heure allouée. Jamais les fleurs du printemps n’ont été aussi belles, et cela est poignant quand on le met en balance avec la situation sanitaire. Mais les fleurs, elles, elles s’en fichent, tout comme les oiseaux, les insectes ou les animaux. La chienne se prélasse au soleil. Je lis sur la chaise longue, à petites gorgées. Rien ne parvient à me passionner vraiment. Ni Carol de Patricia Highmith, un roman sur l’amour entre deux femmes dont le seul intérêt est sa date de parution, dans les années cinquante, quand l’homosexualité était encore tabou. C’est son deuxième roman, après L’inconnu du Nord-Express. Formidable auteure de suspense psychologique, par ailleurs. J’ai lu aussi Les pionnières de la psychanalyse d’Isabelle Mons. Dommage qu’elle écrive si lourdement car les vies de ces femmes sont passionnantes : Lou Andreas-Salomé, bien sûr mais aussi Sabina Spielrein, analysée par Jung et désespérément amoureuse de lui, Emma Eckstein, la première femme psychanalyste, défigurée par une opération du nez réalisée par Fliess, Margaret Hilferding, première femme médecin à la Faculté de Vienne, Hermine von Hug-Hellmuth, assassinée par son neveu qu’elle avait recueilli. Et bien sûr, les plus connues, Melanie Klein, Anna Freud, Marie Bonaparte, Helene Deutsch. Elles sont toutes passionnantes. J’ai une véritable fascination pour toutes ces femmes si courageuses, qui ont bravé les préjugés de leur époque et souvent subi le mépris de ceux même dont le savoir et la position aurait dû les protéger.

Evénement aujourd’hui : pour la première fois depuis trois semaines, nous avons reçu du courrier. Plus exactement deux numéros périmés de Télérama auquel est abonné Pierre. Mais comme de toutes les façons, les spectacles dont il est question n’ont pas lieu, ce n’est pas grave. En tout cas, heureuse que la Poste se réorganise.

Ce texte de Christian Bobin tiré de La muraille de Chine :

« Tu n’es jamais venue ici. Tu n’y viendras jamais. Alors, que je te dise : c’est une maison dans la forêt. C’est une forêt dans l’univers. C’est l’univers dans une fleur.

Le printemps, ces lumières, ce vent.; c’est comme si un secret était sur le point d’être levé.

Je fraye mon chemin dans l’air bleu.La joie est la terrible tenue de rigueur.

Nous traversons des champs de martyres et nous disons : tiens, il fait beau, ce matin.  »

Tout est dit.

                                    Samedi 11 avril 2020

Acheté un énorme gigot car je ne peux imaginer Pâques sans agneau. Je ne voulais pas rester trop longtemps chez le boucher et j’ai pris sans réfléchir ce qu’il y avait sous mon nez. « Très bon choix, vous allez vous régaler » a commenté  le boucher. J’ai toujours eu un faible pour les bouchers. Celui-ci est à la retraite mais il vient aider le chef en titre. Il habite en Normandie, dans l’Eure je crois et a une ferme. Il distille son eau-de-vie, élève des bêtes et sait découper et préparer la viande. Bref, un homme intéressant. Il connaît le vocabulaire adéquat,  pas comme ce commis qui n’avait jamais entendu parler de « rouelles » de veau et appelait ça de l’osso bucco.  J’avais beau lui dire que c’était le nom d’un plat…Passons. . Pour des raisons mystérieuses, alors que nous en mangeons de moins en moins en temps normal, j’ai sans cesse envie de viande. Besoin de protéines ? Bon, mais ce gigot pour deux, c’est absurde. Nous le débiterons en tranches pour commencer et le mangerons en gigot dimanche. Après la Pâque juive mercredi soir, je fête la Pâque chrétienne. Je vais finir par le ramadan si ça continue ! Nous étions souvent à cette date chez mes grands-parents en Lorraine. Il y avait une grande foire dans toute la ville, et des gamins (?) passaient dans les rues à partir du vendredi avec des crécelles en psalmodiant « C’es pour la dernière fois ! » Je ne comprenais absolument pas de quoi il s’agissait et cette dernière fois me semblait inquiétante. Je ne sais toujours pas de quoi il est question : les cloches ? le dernier repas du Christ ?

Il faut croire que la nourriture est un refuge en période d’angoisse car je suis scotchée devant Top chef. J’ai deux favoris. Hélas, je crois qu’il n’y aura pas de gagnant car il est impossible d’organiser la dernière épreuve avec tous les participants, les chefs, et la centaine de personnes invités à table pour donner leur avis. Je connais Olivier Streiff, un ancien participant car il était venu auparavant à l’Université populaire du goût. Le thème était Emile Zola et il avait fait une formidable interprétation des textes de Zola sur la cuisine. Je l’avais revu plusieurs fois et déjeuné un jour avec lui alors qu’il  participait à l’émission. Il avait été obligé de s’asseoir dos à la salle car tout le monde le dévisageait. Il faut dire qu’à l’époque (je ne sais si c’est encore le cas) il avait un look étrange de dandy rock-punk, maquillé, canne à la main. Mais c’est un merveilleux cuisinier, installé désormais en Bourgogne, au Relais de Saulx, à Beaune. Avis aux amateurs…quand les restaurants pourront rouvrir. Tout cela me donne envie d’écrire un livre sur la cuisine.

                                                    Mardi 14 avril 2020

Semaine 5

Donc, nous le savons depuis hier soir : nous sommes confinés au moins jusqu’au 11 mai. J’écris « au moins » car un doute subsiste :nous les « aînés » resterons-nous enfermés plus longtemps ? Mais fais-je partie des aînés ? Certes je suis une aînée, plus âgée que ma soeur cadette – par définition. Mais à quel moment se sent-on un « aîné » ? J’étais déjà une senior, une boomer, me voilà – je pense – dans une nouvelle catégorie : les aînés. Comme si nous étions une grande famille. Le président avait à peine fini de parler que les 36 millions de Français qui l’avaient écouté commençaient à rouspéter. Les uns trouvent que l’école reprend trop tôt, et qu’on sacrifie les enfants sur l’autel de l’économie. Les autres, que les étudiants reprennent trop tard (en septembre). D’autres pensent que nous ne serons pas prêts, faute de masques. D’autres encore qu’il faut rouvrir les commerces. Oui mais alors, se plaignent les autres pourquoi pas les hôtels et les restaurants ? Oui, mais comment fera-t-on dans les transports, s’inquiètent les autres. Ils sont tous devenus épidémiologistes, c’est extraordinaire. Il y a un an, lors de l’incendie de Notre-Dame, ils étaient architectes et historiens de l’art. Et pompiers par procuration, voire archevêques. Cette formation accélérée remplit d’admiration !

Ma première réaction a été que si je pouvais sortir le 11 mai, le bébé aurait une quinzaine de jours.

Et d’ici là, le jardin qui a rarement été aussi beau en cette saison…

                                           Mercredi 15 avril 2020

Froid et beau. Envie de sortir, je n’ai pas mis le nez de hors hier. Mais j’ai bavardé sur WhatsApp, par écrit, avec mes « vieilles » et toujours jeunes copines d’enfance Gisèle et Martine. Nous sommes passées de Julia Kristeva ( « Humanity is rediscovering existential solitude, the meanings of limits, and mortality »  Corriere della sera) à la grave question de la teinture des cheveux. J’ai décidé de laisser faire la nature. J’aviserai à la sortie du confinement.  Les Israéliens sont totalement interdits de sortie pour deux jours, jusqu’à la fin des fêtes de Pâques. La date de « déconfinement » provoque à la fois un soulagement  – relatif pour les « aînés » – mais en retour une sorte d’angoisse dont je ne parviens pas à saisir la raison. Mentalement, nous nous projetons dans l’issue avant de nous apercevoir qu’elle est encore loin et incertaine.

En attendant, je rêve de voyages. L’Italie et plus particulièrement ma Sicile chérie, et le Brésil revu dans ce documentaire que je vous conseille de regarder. C’est tonique, émouvant…et gratuit jusqu’au 26 avril. Chers amis, ne le ratez pas : Kuzola Le chant des racines

 

VOD

En rangeant les livres l’autre jour, je suis tombée sur un vieux roman en édition de poche, tout jauni : Le destin de Robert Shannon de A.J Cronin. Cet auteur était extraordinairement populaire dans les années soixante et je pense les avoir tous lus à l’époque. L’auteur, médecin lui-même, mettait toujours en scène des médecins qui se débattaient dans de terribles difficultés. Par curiosité, j’ouvre celui-ci…et je ne le lâche plus. Bien sûr, le style est un peu démodé mais l’histoire et les personnages fonctionnent très bien. Le tableau d’une petite ville ouvrière en Ecosse, en 1919, les hôpitaux, les préjugés liés à la religion (catholique ou évangéliste) et surtout le sujet : un jeune infectiologue, comme on dit aujourd’hui, se livre à une recherche sur une épidémie qui, venue probablement des animaux domestiques,  touche les humains sous la forme d’une grippe meurtrière. Il s’agit en fait de la brucellose, apprend-on à la fin.  Cronin raconte moins l’épidémie elle-même que le travail du chercheur et les obstacles auxquels il se heurte. Mais bien sûr, cela prend une actualité toute différente en ce moment.

Samedi 18 avril 2020

Depuis que la date de déconfinement est connue, je souffre d’insomnie alors que j’étais épargnée jusqu’à lors. Je me sentais sans doute plus en sécurité. Les « séniors » auront finalement eux aussi le droit de sortir, avec précautions. Comptez sur moi pour les prendre car je crains beaucoup la soudaine ruée vers les magasins, les coiffeurs etc.

J’ai appris deux décès qui m’ont touchée même si ni l’une ni l’autre n’étaient des proches. La première, Nicky Fasquelle, était la directrice du Magazine littéraire quand j’ai commencé à y écrire, en 1993. Drôle, fantasque, toujours souriante et joyeuse, une voix rauque de fumeuse, pas un modèle de régularité dans le paiement des piges – mais la mienne était si ridiculement basse que ça n’avait pas grande importance. C’est elle qui nous accueillait dans le bureau de la rue des St Pères, son chien (un griffon ?) noir à ses pieds. Son mari, Jean-Claude Fasquelle, petit-fils de l’éditeur de Zola, dirigeait les éditions Grasset & Fasquelle. Ce géant peu loquace m’intimidait avant que je ne le connaisse mieux en publiant chez Grasset. Mais Nicky, avec ses éclats de rire et son tutoiement, je la considérais comme une copine beaucoup pus que comme une patronne. Le Covid 19 l’a emportée et nul n’en a parlé à ma connaissance, à part Bernard-Henri Lévy.

Le deuxième décès est celui de Mme Heumann. Fille d’Adèle Weil, la cousine de Marcel Proust, elle était la petite-fille de Georges Weil, le frère chéri de Jeanne Proust. Mme Heumann m’avait reçue avec une  grande amabilité et gentillesse quand je travaillais à la biographie de Madame Proust. Cultivée, épouse d’un conseiller d’état, petite-fille de juriste, elle avait perdu ses parents en camp de concentration. Il y avait bien le côté Robert Proust  et le côté Weil, pour le dire pudiquement. Les deux branches s’ignoraient complètement. On ne parlait jamais de Marcel Proust dans sa famille, m’avait-elle confié. Chez Mme Heumann, j’avais respiré le parfum de cette bourgeoisie cultivée qui était aussi celle de Jeanne Weil. L’éducation de Mme Heumann n’était pas si différente de celle qu’avait reçue Jeanne. Les références étaient les mêmes, et en la voyant me sourire, m’offrir le thé ou donner ses ordres pour un dîner, il m’avait semblé comprendre bien des choses sur mon personnage. Mais  au-delà de cela, je garde le souvenir d’une dame charmante, et j’ai regretté d’avoir dû, souffrante, décliner un invitation à dîner en sa compagnie et celle de Patrice Mante-Proust, véritable événement puisque c’était la première fois qu’elle allait le rencontrer.

Jeudi 23 avril 2020

Dans Le Figaro de ce jour

 

 

Samedi 25 avril 2020

Pas facile de trouver le temps d’écrire avec notre petit Tual, 26 mois et presque toutes ses dents ! L’activité et l’énergie de ce petit bonhomme paraissent inépuisables jusqu’à ce qu’il s’endorme. Depuis bientôt une semaine, l’essentiel de mon activité consiste en changement de couches, pipi et caca pot, ravitaillement et repas, ménage et machines à laver. L’aspirateur, le balai, l’arrosoir : autant d’objets magiques qu’il tient à partager avec moi. Lire des livres et jouer dans le jardin sont dévolus à Pierre auquel il voue une véritable adoration. Il le suit comme son ombre, dialogue avec lui, le cherche quand il est dans une autre pièce. « Tutu fait » est son mantra. Et certes, il sait faire un grand nombre de choses. Autre mantra : « apouie ». L’imprimante, le réveil, les volets électriques, la souris de l’ordinateur, la lampe de poche, la lumière, la télécommande, autant de merveilles sur lesquelles Tutu « apouie ». « Tutu fille » est un autre leitmotiv dont il ne se lasse pas. Il nous regarde d’un air coquin, attendant qu’on lui dise : Tutu garçon pour répondre « Non, Tutu fille ». Il a découvert « l’eau pique », un plaisir qui nécessite des précautions suivies d’une petite grimace et d’un grand sourire. Quel bonheur!

Dimanche 25 avril

Semaine 6

Nous avons annulé notre séjour en Sicile prévu pour la dernière semaine de juin et début juillet. C’est la première fois depuis dix ans que je n’irai pas dans « ma » maison, une maison que nous louons au bord de la mer. Chaque arrivée est une joie et je me console en me disant que ce sera peut-être possible malgré tout en septembre. Toute cette incertitude finit part peser malgré tout. Entendu ce matin un débat entre deux spécialistes des virus d’avis diamétralement opposés à propos de la possibilité d’une deuxième vague. Le mystère reste entier. Pourquoi certains pays n’ayant pas confiné, tels que la Suède ont-ils deux fois moins de morts ? Plus cette pandémie avance, plus on se rends compte qu’on ne sait rien, en tout cas rien de certain. « je sais que je ne sais rien » comme chantait Jean Gabin.

Grande journée hier de jardinage : j’ai nettoyé, arraché les envahissantes mélisses et le myosotis déjà fané. La terre est très sèche mais on annonce de la pluie la semaine prochaine. Les roses commencent à fleurir partout, le lilas tout jeune semble se plaire et ses boutons s’ouvrent dans toutes les nuances de violet. Vite, le respirer et en profiter avant le mauvais temps annoncé.

Le bébé n’est toujours pas là, mais cela ne devrait pas tarder. Il a un retarde de trois jours sur la date prévue. Pas pressé de faire son apparition dans ce monde perturbé ! On attend…

Lundi 26 avril 2020

Avez-vous remarqué que nous ne considérons plus qu’avec une certaine indifférence le nombre des patients en réanimation et même le nombre de morts qui continue à augmenter, serait-ce à un rythme plus lent, heureusement ? Tout le monde a l’oeil fixé  sur le 11 mai et le déconfinement. Ce saut dans le futur proche fait l’économie du présent – à tort. Les politiques sont les premiers à profiter de l’aubaine pour critiquer sans pour autant proposer – rôle éternel de l’opposition en France, de quelque bord qu’elle soit. Une auditrice  de France Inter prénommée Carmen a failli l’autre jour venir à bout du calme du ministre de la santé, neurologue, en le traitant de « menteur ».  Cette dame, probablement installée dans sa cuisine ou sa salle à manger, a réitéré son insulte, aimablement sollicitée par Nicolas Demorand qui lui a demandé si le ministre l’avait convaincue. Ben voyons !! Non Carmen n’est pas convaincue. Carmen sait, elle. Ce n’est pas comme nous.

On annonce des masques pour le grand public en pharmacie ce matin. Pourvu que Carmen en trouve, sinon il va y avoir du grabuge !

Pour en revenir au plancher des vaches qui est le nôtre (métaphoriquement) : la chienne qui se sent probablement délaissée à cause du petit fait caca depuis deux nuits dans le garage – chose qui n’est jamais arrivée auparavant. Comme nous n’avons pas changée ses croquettes, j’en conclus qu’elle se rappelle aimablement à notre attention. Comme disait un dessin de Xavier Gorce dont j’aime l’humour un peu cynique, être confiné, ça va, le problème c’est d’être co-confiné…

                                                           Mardi 28 avril 2020

Noah est né cette nuit à 0h15. Un prénom symbolique pour ce bébé, mais choisi bien avant ce confinement qui dure depuis plus de 40 jours et 40 nuits…Noah pèse 3,6 kg et mesure 50 cm. Quelle émotion d’entendre ses petits bruits de tétée au téléphone, et de le voir au sein de sa maman grâce à FaceTime. Il y aura quelque chose d’historique pour ces enfants nés dans des conditions si étranges. Son père a pu finalement assister à l’accouchement très rapide mais dû partir très vite ensuite. Il ne reverra Lisa et Noah qu’à leur sortie de la maternité. Quant à nous, ce ne sera pas avant le 11 mai, je pense. Les maternités sont bondées, beaucoup moins de prématurés, les mères étant  pour la plupart chez elles sans courir dans les transports pour aller travailler. Et au contraire, un nombre plus élevé de déclenchements comme si inconsciemment, elles gardaient leur bébé le plus longtemps possible, bien protégé de l’extérieur.

Je pourrais rester des heures en contemplation devant le visage d’un bébé à peine âgé de quelques heures.

                                                                Jeudi 30 avril 2020

« Il n’y a pas d’événement prévu pour le moment » me signale mon « Agenda ». Forcément, puisque tous les événements ont été annulés les uns après les autres. Il faut donc se projeter dans un futur relativement lointain et surtout incertain pour envisager quelques rencontres. Je vais donc les reporter, tout en sachant qu’elles disparaîtront peut-être au fur et à mesure. La publication de mon livre, L’âme soeur, initialement prévue pour octobre est repoussée à mars 2021, en espérant qu’au printemps prochain, les rencontres, les salons littéraires et aussi les concerts puisque le disque Mahler intime est lié à sa parution, auront repris. C’est un peu frustrant bien sûr car le texte est prêt ou presque. Mais cela nous a paru plus sage, à mes éditeurs de Stock, Manuel Carcassonne en tête et à moi-même. Les émissions de France Musique seront probablement aussi décalées.

La plupart des écrivains, des artistes, des musiciens subissent de plein fouet  les effets de l’épidémie. Certains ne savent pas comment ils pourront survivre car le statut d’intermittent, en particulier n’existe pas pour les auteurs. Les municipalités, les département et les régions auront surement des urgences plus importantes à leurs yeux que le soutien aux associations et aux événements culturels. Ce secteur va devoir se réinventer.  Peut-être, après tout, cela sera-t-il une bonne chose, mais à quel prix ?

Après Cronin et Vicky Baum, me voici chez Daphné Du Maurier, avec Ma cousine Rachel. Pas sûr que les lectures adolescentes soient seulement un refuge. C’est peut-être une façon de revoir, d’actualiser et de réévaluer le fond de notre culture. Beaucoup donnent l’exemple de Proust comme  lecture type du confinement sous prétexte qu’il a écrit confiné. Outre que c’est très relatif et valable seulement pour la fin de sa vie, j’éprouve au contraire le besoin de voyager par l’imaginaire, de m’évader. L’Ecosse ou la Cornouailles, les étendues battues par les vents et la pluie, les passions, les destins vacillants, voilà qui me captive en ce moment, bien plus que les salons de Guermantes ou les intermittences  du coeur. Je lis par ailleurs la biographie de Jung par Deirdre Bair, passionnante. Elle n’est pas psychanalyste mais biographe « à l’américaine ». Son livre repose sur un énorme travail de recherche et évite le parti pris Freud ou Jung dans le conflit qui opposa ces deux fortes personnalités, tous deux épris d’autorité et de toute puissance.La machine de guerre de la psychanalyse au début du vingtième siècle fonctionne à grands renforts d’alliés et d’ennemis. Freud voit dans la volonté de Jung de ne pas se limiter à l’origine sexuelle des névroses, la révolte d’un fils qui met en cause l’autorité paternelle, « le complexe du père ». Il supporte mal les écarts avec la doctrine. Le conflit entre Zurich et Vienne, attisé par le disciple félon, Ernest Jones (futur biographe de Freud) se double d’une lutte pour le pouvoir. Mais dans sa pratique avec ses disciples, C.G Jung ne se montre guère plus ouvert, et tout aussi dictatorial.  L’un des avantages de la situation actuelle, c’est le temps car jamais je n’avais pu lire cette biographie de 1312 pages sur papier bible, parue chez Flammarion en 2007 ! J’avais lu le Simone de Beauvoir de Deirdre Blair, je vais me procurer son Anaïs Nin,  cette femme ambiguë dont j’ai dévoré le Journal vers l’âge de 20 ans. C’est une conception de la biographie très différentes de la mienne mais passionnante quand elle est bien réalisée.

                                                  Samedi 2 mai 2020

Mon petit-fils étant rentré chez lui, nous retrouvons notre pleine liberté. Il me manque mais je savoure quand même ce loisir, cette disponibilité. Aucune obligation à l’horizon, hors celles que je me fixe à moi-même. Le luxe total. Je n’en ai pas joui depuis longtemps et je me prélasse avec volupté. Je reçois le film d’une interview faite au Salon de Genève en 2018. A la question : « De quoi rêvez-vous ?  » je réponds : « D’avoir du temps, de pouvoir profiter de la vie. » Terrible que ce soit cette situation si atroce par ailleurs qui me l’offre.

Je garde un très bon souvenir de cet entretien ainsi que de l’ensemble de mon séjour à Genève qui m’avait permis de retrouver Myriam, une amie d’enfance. De manière générale, j’aime la Suisse, et chaque événement littéraire y est toujours plaisant et bien organisé. Cet attachement vient-il de mes propres origines, une grand-mère paternelle née à Baden, près de Zurich ? Je ne sais rien de cette branche de la famille. Je repousse toujours les recherches qui me permettraient d’en apprendre un peu plus. Elle avait épousé mon grand-père alsacien dont la famille habitait depuis des siècles  à Rosheim, non loin de Strasbourg. S’agissait-il d’un mariage arrangé ? C’est probable. Un roman racontait une histoire très proche de ce qui a dû être celle de ma famille…

Club du Livre

                                          Lundi 4 mai 2020

Semaine 7

Ce sera en principe la dernière semaine avant le déconfinement. Même si celui-ci reste très relatif, et ne changera pas grand chose à notre vie ici. Nous ne pourrons toujours  pas aller en Normandie. En attendant, nous profitons de la forêt de Marly. Pas une seule personne ce matin à 10h. J’étais passée auparavant à la pharmacie qui m’avait prévenue de l’arrivage des thermomètres par contact, et j’en ai profité pour réserver les masques qui ne sont pas encore livrés. Pas question de les acheter au supermarché. Pour l’instant, je n’en porte pas mais je vois bien qu’ils sont de plus en plus fréquents ceux qui les arborent. Est-ce le masque qui donne un air méfiant, ou les gens méfiants portent-ils un masque ? Rares sont ceux dont les yeux sourient au-dessus du tissu.

Je rêve de voyages, de préférence dans des pays nordiques. L’un de mes puzzles figurait un village des iles Féroé. me voilà partie là-bas ! J’ai même regardé les possibilités d’hébergement et noté le nom d’une maison d’hôte. Pourquoi alors que j’aime tant le soleil mon imaginaire m’entraine-t-il toujours vers les étendues du nord, désertes et sauvages ? Mais ce ne sera pas tout de suite, et il faudra se contenter de la Normandie cet été. Le Cotentin, après tout, me fera peut-être le même effet…

La fondation Vuitton propose chaque semaine une visite d’exposition commentée, un concert et un spectacle. Mercredi, visite commentée de la superbe exposition Chtchoukine, que j’ai vue deux fois. Je regarderai à nouveau. Et un concert de Kanye West. Pas mal, non ? Le programme de la Comédie française est excellent aussi – même si je suis parfois un peu déçue par des pièces dont je gardais un souvenir formidable et dont la mise en scène a un peu vieilli ; ou bien c’est moi ?? !

                                     Jeudi 7 mai 2020

Curieusement, j’allais écrire 2021. Mon inconscient saute cette année.

J’ai porté un masque pour la première fois aujourd’hui en allant faire mes courses au supermarché. Ce masque « grand public » en tissu acheté à la pharmacie est très étouffant mais je n’ai obtenu les masques « chirurgicaux » qu’au compte-goutte. Il faudrait aller en acheter dans un grand supermarché. Je me contenterai de celui-ci pour l’instant. (On notera sur la photo la coupe de cheveux  et la « couleur » maison). L’avantage (et l’inconvénient )avec le masque, c’est qu’ion ne se maquille pas .

Comme je passe l’essentiel de mon temps dans le jardin ou à la maison, ce n’est pas bien grave. J’ai acheté des plants de courgettes, de brocolis, de salades, de tomates, des plantes aromatiques dont un basilic grec que je ne connaissais pas. Quelques fleurs aussi, des cosmos et des oeillets de poète. Mais il n’y a plus beaucoup de place dans les bordures. Et je me méfie des emballements de début de saison qui souvent ne donnent pas grand chose s’il fait froid courant mai. Commencé à regarder une série  italienne sur Netflix, Il processo, sorti il y a un ou deux ans, qui se passe à Mantoue. Je suis invitée au Salon du Livre de cette ville en septembre. J’y suis déjà allée, et c’est proprement extraordinaire. Hélas, je doute qu’il se tienne vraiment cette année, vu la foule que cela draine ordinairement.  Je n’avais pas réalisé à quel point cette ville est belle, et maintenant j’ai hâte d’y retourner pour voir tout ce que je n’ai pas visité la dernière fois.

Les pigeons ont compris que les mirabelles, même vertes, étaient mangeables. Il n’en restera pas grand chose. Je viens d’en faire envoler six de l’arbre.  Les groseilliers sont chargés de grappes. Il faudra les couvrir avant que les oiseaux s’en emparent. Chaque année, c’est la course de vitesse avec eux ; mais cette année cela bat tous les records, sans doute parce qu’ils sont plus nombreux ou moins dérangés par les voitures.

                                                  Vendredi 8 mai

Je suis contente que ce Journal intéresse certains d’entre vous mais j’ai malgré tout l’intention de le clore avec le confinement. Je noterai peut-être encore de temps en temps des choses qui me paraissent intéressantes, mais l’exercice est arrivé à son terme. Une partie de la France va reprendre son activité « normale », les autres, dont nous sommes, poursuivront un confinement un peu moins rigide mais bien loin encore de la liberté d’aller et venir. Je ressens le besoin de voyager, ne serait-ce qu’à l’intérieur des limites qui nous sont données : la région, si j’ai bien compris. excellente occasion de visiter des coins d’Ile de France que je ne connais pas ou n’ai pas vu depuis très longtemps. Par exemple, la vallée de Chevreuse où nous pourrons nous promener et pique-niquer (puisque déjeuner au restaurant ne sera pas possible). Je ne prendrai pas les transports en commun à la fois par précaution et pour laisser circuler ceux qui en ont besoin. J’espérais retrouver le parc de Marly ou celui de Versailles mais cela ne sera pas possible non plus.

Mais bien sûr, je désire avant tout voir mes enfants et mes petits-enfants. Je suis bien consciente de la banalité absolue de tout ce que j’écris. il est bien temps que je m’arrête !

                                    samedi 9 mai

                                     Dimanche 10 mai 2020

Voilà. Demain, nous serons « déconfinés » comme on dit élégamment.

Avant d’arrêter ce blog, en tout cas momentanément, je l’ai relu d’un bout à l’autre, ce que je n’avais jamais fait. Comme ces deux mois ont été riches malgré tout en émotions, en craintes, en angoisse et en espoirs. J’ai fini d’écrire un livre, et eu un nouveau petit-fils. Pour le reste, je n’ai pas tenu toutes les promesses que je m’étais faites, mais au moins nous sommes vivants et pour le moment en bonne santé. Les roses ont succédé aux tulipes et au myosotis dans le jardin. Pendant ce temps, des centaines de milliers de personnes sont mortes dans le monde, et cela va continuer pendant longtemps encore. Pour l’instant, on n’a toujours trouvé ni traitement ni vaccin. Donc il faut encore être vigilants. J’entends les enfants jouer dans le jardin d’à côté, la fenêtre est grande ouverte. Je pense comme Matthieu Ricard que contempler la beauté du monde ouvre notre horizon et soigne notre mental. Nous avons vu sur FaceTime tout à l’heure Noah téter le sein de sa mère. Nous ferons sa connaissance en fin de semaine. Je vais rendre visite à mon amie qui subit sa chimiothérapie avec son courage et son humour habituels. Je resterai dans le jardin à distance et nous nous parlerons masquées. Je vais surtout me précipiter à Paris pour voir mon fils Benjamin, tout en gardant mes distances aussi car il passe un concours administratif dans un mois. Pas question de faire courir des risques aux autres. Ni d’en prendre.

Il ya eu un orage terrible hier soir, et à nouveau, le vent agite les feuilles. On annonce une chute de la température : normal, ce sont les Saints de glace du 11 au 13 mai. J’a une pensée pour tous ceux qui vont retourner travailler demain. Je reprendrai moi aussi mon travail, un texte sur la Sicile qu’on m’a demandé pour un ouvrage collectif sur l’Italie, qui paraîtra dans les deux langues. A défaut d’aller en Sicile, je voyagerai par l’imagination et les mots.

Je finirai par un texte et une musique. Le texte, je l’ai écrit il y a une semaine pour Noah. Et la musique, ce sont mes amies du Trio Sand qui me l’ont offerte.

A bientôt !

Lettre à mon petit-fils qui vient de naître

Samedi 2 mai 2020

Mon petit Noah,

Tu es né il y a quatre jours et quatre nuits. Tu portes le nom d’un homme qui durant quarante jours et quarante nuits fut ballotté sur les flots d’un déluge engloutissant la terre. C’est pur hasard, ce prénom, choisi par tes parents bien avant cette histoire d’arche dans laquelle nous sommes à notre tour enfermés. Un jour, mon petit Noah, on te racontera ce moment unique de l’histoire des hommes. Tu es arrivé dans notre ciel comme la colombe tenant dans son bec un rameau d’olivier. Dans quelques jours, nous allons pouvoir sortir un peu plus librement, nous promener, regarder autour de nous avec des yeux neufs. Pendant que tu étais dans le ventre de ta maman, bien des choses ont changé, tu sais. Nous ne pouvons plus embrasser nos amis ou leur serrer la main, nous ne pouvons plus aller et venir librement, sans crainte. Oui, pendant que tu étais bien au chaud dans cette bulle, nous avons appris la peur, la méfiance. La mort rôde autour de nous. Nous devons nous tenir éloignés les uns des autres. Nous pensions que ces épidémies appartenaient aux pays lointains ou au passé, et voici qu’on les vit au présent et chez nous. Certains portent déjà des masques et on ne peut même plus les voir sourire. Malgré tout, j’ai entendu cette chose extraordinaire : un tout petit bébé, même si on lui sourit avec un masque, le devine à nos yeux et sourit en retour. Pour l’instant, nous ne pouvons pas encore te voir, te prendre dans nos bras, déposer un baiser sur ta petite main. Ton papa a pu assister à ta naissance car c’était la nuit mais il a dû partir tout de suite après. Comme nous, il lui a fallu se contenter de petites vidéos. Drôle d’histoire ! Te voilà déjà filmé alors que Tual, ton petit frère de deux ans, est interdit d’écran. Tout est à l’envers, mon petit Noah. On marche sur la tête !  Mais tu es vite rentré avec ta maman dans ta maison et te voilà sur le canapé, tétant le sein en poussant des petits grognements de plaisir. Parfois, tu perds le téton, et tu t’énerves, pas content. Oui, nous sommes comme ça aussi, il faut bien le dire. Nous étions dans notre vie, plus ou moins agréable selon les personnes, et il a fallu s’habituer à nous passer de certaines choses dont on ne s’apercevait même pas qu’elles faisaient notre bonheur. Et maintenant qu’elles sont supprimées peut-être pour longtemps, on y pense avec nostalgie ! Je trouvais que je voyageais trop et aujourd’hui, je fais des listes de pays où j’aimerais aller, des pays du nord, je ne sais pas pourquoi.

Tu t’es endormi, un peu de lait coule encore de ta bouche, tu es repu, tout rose comme un porcelet, tu souris aux anges. Je ne te vois pas mais je sais que tes menottes bougent encore un peu. Ton petit corps est tout mou. Je me dis que tu vas grandir, apprendre à marcher et à parler. Tu vas vouloir prendre les jouets de ton frère, tu vas faire des colères, tu vas demander des câlins, tu vas découvrir les fleurs, les oiseaux, les petites bêtes, les mouches et les papillons. Et aussi, les voitures, les camions, les motos, tout ce qui fait du bruit et bouge vite. Tu vas courir, tu vas tomber et te relever, on soufflera sur le bobo et ça ira mieux. Tu repartiras sur tes petites jambes et tu riras aux éclats.

Après le déluge, nous raconte la Bible, Dieu proposa un signe d’alliance à Noé et à ses descendants, l’humanité nouvelle : ce serait l’arc-en-ciel, ce merveilleux prime de couleurs qui vient au soleil après la pluie. Cher petit Noah, je ne sais pas quel sera le monde d’après. Certains pensent qu’il sera meilleur, que nous tirerons les leçons de cette épidémie. Je n’y crois guère mais espérons. Saurons-nous protéger notre terre ? Dans quel monde vivrez-vous ton frère et toi, quand vous serez adulte ? Noé, lui, s’installa sur une terre et cultiva la vigne. N’est-ce pas une belle image ? A ta santé, petit Noah, Le Haïm, à la vie !