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La vie d’écrivain

Sur la route avec Stock

Les écrivains se mettent de plus en plus en scène. Comme si le plus important n’était pas les personnages qu’ils inventent, recréent ou racontent, mais EUX, metteurs en scène et acteurs de leur propre personnage fantasmé : l’artiste maudit mais implicitement génial, épris d’absolu, son flacon de vodka ou de whisky pour attribut, son vieux chien pour compagnon, la romancière souriante signant son service de presse, l’essayiste photographiant son ordinateur et l’oeuvre in progress. Il s’agit de donner à voir ce qui ne se voit pas, ce que le public (le lecteur est devenu « public ») ne peut qu’imaginer : les coulisses de l’exploit, la lutte avec la matière abstraite des mots, l’échographie de cette naissance miraculeuse qu’est un livre. Le but est moins d’être lu que montré et surtout vendu. Regardez la vie palpitante de l’écrivain, assistez au spectacle, applaudissez, likez, retweetez, achetez, achetez, achetez. Les plus chanceux profitent des médias qui sont dans la même logique. Les réseaux sociaux encouragent et démultiplient cette autopromotion généralisée qui se poursuit dans différents décors : débats, signatures, émissions de radio ou de télévision pour quelques happy few, salons  du livre dont l’objectif premier est moins, contrairement à ce que pensent les naïfs ou prétendent  les hypocrites,  de rencontrer les lecteurs que de poursuivre le travail de promotion par le service après-vente auquel seuls peuvent se soustraire les plus célèbres ou les plus rebelles.  Tout est bon pour ne pas être oublié, pour exister. Sur les réseaux, on enrôle  chiens, chats, conjoint, enfants, parents. C’est sa vie quotidienne qu’on donne à voir, le livre n’étant qu’une péripétie. Roland Barthes s’était amusé à décrypter « l’écrivain en vacances ». Il faudrait ajouter l’écrivain en famille, l’écrivain en gestation, l’écrivain et ses pairs, l’écrivain au Salon du livre, l’écrivain au jury  etc. On annonce le sujet de son prochain livre le plus vite possible afin d’éviter le moindre trou dans le jet continu d’informations et de fidéliser une clientèle qui sinon risquerait de vous oublier ; tandis que d’autres, plus subtils disparaissent dans le silence mystérieux de la création en attendant la résurrection quelques semaines avant la parution.  Comment échapper à ce système d’autant plus viral et virulent que les ventes diminuent et par conséquent, les droits d’auteurs, vitaux pour certains  ? Que certaines maisons d’édition encouragent à y participer parce qu’elles aussi ont besoin d’un minimum de retour sur investissement ?

J’avoue être perplexe face à ce phénomène, accentué par la spécialité française de la rentrée littéraire. Une rentrée littéraire suppose plus de cinq cents romans (581 cette année), dont beaucoup n’auront jamais un article, encore moins une interview. Nul ne peut tous les lire dans le temps imparti. Les libraires ne peuvent pas tous les exposer. Publier un livre à la rentrée, c’est être englouti dans un maelstrom. On peut essayer de nager, se débattre ou se laisser tranquillement flotter – le tout, c’est d’essayer de ne pas couler ! Alors, comment faire, sinon essayer de faire connaître le livre, d’en parler, de le montrer…autrement dit, se consacrer à ce fameux SAV qui fait d’un livre une marchandise comme une autre ? C’est même en amont que commence le travail de promotion de la maison d’édition : rencontres avec les libraires, articles de pré-rentrée, voyage de presse, présentation des livres au cours d’un cocktail ou une signature dans une librairie. Ainsi chez Stock, tous les auteurs de la rentrée ont-ils présenté leurs livres devant un parterre de libraires à l’Institut du monde arabe, puis dans un voyage à travers la France. J’ai personnellement participé avec grand plaisir aux rencontres de Bordeaux et d’Evian. Des rires, de l’émotion, de l’amitié. Une façon de constituer une équipe, de créer des liens, de découvrir les autres écrivains, d’affiner la présentation de son propre travail. Et bien sûr, avant tout, de faire connaissance avec les libraires, les journalistes, de bavarder librement avec eux, de partager un déjeuner en répondant à leurs questions.

C’est en effet à chaque auteur de tracer la limite : se jeter sur les réseaux sociaux en ne parlant que de soi-même, en se montrant en photo dans toutes les situations possibles, en diffusant toute information parue sur son ouvrage ou essayer de doser, plus ou moins finement, visibilité et narcissisme assumé, frénésie ostentatoire et présence justifiée dans les médias et les réseaux sociaux. Chacun le fait à sa façon, selon ses possibilités, ses goûts, son objectif. L’expérience des jurys, en particulier du Prix Femina, pour lequel chacune d’entre nous reçoit environ 300 livres, rend modeste. Tant de romans, d’essais, intéressants, touchants, dans lesquels certains ont mis toute leur âme, et qui n’atteindront peut-être pas tous ceux qui auraient pu les aimer ! Que ce soit par la critique littéraire ou les jurys auxquels j’appartiens – ainsi que mon ancien métier de professeur de lettres – je travaille à faire connaître les oeuvres des autres. Mais difficile de ne pas parler aussi de mes propres livres, je l’avoue.  Une jeunesse de Marcel Proust marque à mes yeux l’aboutissement de mon travail de biographe. Les articles, les entretiens, les rencontres, les conférences, les salons du livre, les images y figureront. Merci d’avance à ceux qui accepteront de me suivre dans cette nouvelle aventure !

 

Et j’ajoute cet article tiré de La Croix, de Nathacha Appanah, notre lauréate du Femina des lycéens 2016, qui complète merveilleusement ma pensée :

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